La campagne de Corinth

La campagne de la Tennessee River avait amené les forces fédérales à quelques kilomètres de Corinth et la terrible bataille de Shiloh leur avait permis de s’y maintenir en vue du lancement de l’assaut contre la ville. Car celle-ci revêtait une importance stratégique capitale. De par sa position et le croisement de deux voies ferroviaires majeures pour la Confédération en son centre, Corinth était le verrou stratégique protégeant Chattanooga et le Tennessee Oriental d’une part et Vicksburg et la vallée du Mississippi d’autre part. En prenant Corinth, les fédéraux s’ouvriraient la possibilité de progresser dans ces deux directions en plus de pratiquement couper le Sud en deux, Mobile, dans le sud de l’Alabama, étant le dernier nœud ferroviaire reliant l’est et l’ouest des états sécessionnistes.
Halleck, disposant de l’initiative stratégique, entendait donc bien s’emparer de la ville en y menant personnellement l’imposante force qu’il avait regroupée à Pittsburg Landing contre les forces de Beauregard pansant leurs plaies après la bataille de Shiloh.
Enfin, en parallèle à cela, le commandant nordiste s’assura de mettre en œuvre deux autres actions de moindre importance le long du Mississippi et dans le nord de l’Alabama, avançant ses pions dans les deux directions qu’il espérait ouvrir en s’emparant de Corinth. La première fut une campagne contre Memphis et le Fort Pillow qui protégeait la ville. Mais, ayant bien compris que si Corinth tombait la défense de ces deux points deviendrait impossible pour les sudistes, Halleck n’hésita pas, après la victoire de l’Armée du Mississippi face à l’Island n°10, à redéployer celle-ci vers Corinth pour y augmenter ses chances de succès, ne laissant que des effectifs limités pour mener à bien cette campagne. La deuxième action allait être le fruit de la division de Mitchell, dépendant techniquement de l’Armée de l’Ohio, qui devrait pour sa part marcher depuis Nashville vers le nord de l’Alabama pour y couper la Memphis and Charleston Railroad reliant Corinth à l’est de la Confédération en passant par Chattanooga et si possible menacer cette dernière.

Le plan d’action de Halleck était relativement simple, faire converger ses trois armées principales, celles du Mississippi, de la Tennessee et de l’Ohio, vers Corinth depuis leurs aires de débarquement près de Pittsburg Landing. Mais d’une part en raison de son caractère très prudent et estimant préférable de remporter une victoire sans combattre, car son objectif était Corinth et non pas l’armée de Beauregard, et d’autre part parce qu’il était marqué par les énormes pertes subies lors de la bataille de Shiloh, Halleck entendait progresser avec une grande prudence, et ce au grand dam de Grant qui estimait pour sa part que prendre un point stratégique était bien mais que pour gagner la guerre il fallait détruire l’armée ennemie.[1]

De l’autre côté, Beauregard était lui dans une situation difficile. Les pertes de son armée à Shiloh avaient également été très lourdes mais il avait tout de même pu bénéficier de renforts venus de plusieurs points de la Confédération et particulièrement de l’Arkansas d’où les forces de Van Dorn, rappelées par Johnston avant son offensive contre Grant à Pittsburg Landing, étaient enfin arrivées. Mais Beauregard savait que cela ne serait pas suffisant face à la supériorité numérique nette des fédéraux. Dès lors, conscient de l’importance stratégique de la ville mais sachant qu’il ne pouvait la défendre sans risquer de voir son armée entière être détruite au terme d’un siège ou du moins grandement réduite en cas de bataille majeure, le commandant sudiste n’avait pas d’autre choix que de se replier. Mais il ne pouvait pas le faire trop vite, il lui fallait gagner du temps pour permettre à la Confédération de renforcer ses défenses à Chattanooga et Vicksburg, les deux verrous suivants qui seraient alors à portée de tir des fédéraux.[2] Les sudistes raisonnèrent, à juste titre, que même sans Corinth ils pourraient tout de même continuer la lutte tant que leur armée s’en sortait et qu’à l’inverse tenter de défendre la ville serait risquer de perdre les deux.

Halleck disposait pour mener sa campagne de l’une des plus importantes concentrations de forces de la guerre et la plus grande jamais réalisée sur ce théâtre. Une fois l’Armée du Mississippi de Pope arrivée aux abords du champ de bataille de Shiloh, il comptait trois armées précédemment distinctes et qu’il allait réorganiser en trois ailes, correspondant aux trois armées, auxquelles s’ajoutait une réserve. Halleck arriva à Pittsburg Landing le 11 avril et entreprit la réorganisation de ses forces. Premièrement, il fit de Grant son second sans lui confier de commandement direct et confia le commandement de l’Armée du Tennessee à Thomas. Deux raisons peuvent expliquer cela, les mêmes qui l’avait mené à lui retirer son commandement au début du mois de mars, avant la bataille de Shiloh, la volonté de mettre de côté un rival potentiel qui avait connu le succès mais également le fait qu’il lui reprochait de négliger ses devoirs administratifs en tant que commandant d’armée.[3] Une autre raison qui sera plus tard avancée par Halleck fut le grade de Grant, techniquement supérieur à celui des trois autres qui imposait à Halleck de le placer dans une position hiérarchique supérieure.[4]
Thomas était donc à la tête de l’Armée du Tennessee qui comptait cinq divisions sous Thomas Alfred Davies avec trois brigades, Hurlbut avec deux brigades, Sherman avec quatre brigades, Thomas Jefferson McKean avec trois brigades et Thomas West Sherman avec trois brigades pour un total d’environ 29 000 hommes.
L’Armée de l’Ohio était toujours sous les ordres de Buell avec quatre divisions pour un total d’environ 40 000 hommes sous les ordres de McCook et Nelson, trois brigades chacun, Crittenden, deux brigades et Wood, trois brigades. A cela s’ajoute techniquement les deux divisions de Mitchell et Morgan mais qui à ce moment-là se trouvaient toujours détachées à Nashville et dans le sud du Kentucky, près de Cumberland Gap, et ne participeront pas à cette campagne.
Troisième force, l’Armée du Mississippi de Pope, scindée en deux ailes disposant chacune de deux divisions de deux brigades. L’aile droite sous Rosecrans avec Paine et Stanley comme commandants de divisions et l’aile gauche sous Hamilton qui commandait sa propre division et Jefferson Columbus Davis à la tête de la seconde. Pope disposait au total d’environ 25 000 hommes.
Enfin, la réserve se trouvait sous le commandement de McClernand et comptait deux divisons de trois brigades commandées par lui-même et Lew Wallace pour un total de 11 000 hommes.Au total, Halleck comptait sous son commandement près de 105 000 hommes.[5]

De l’autre côté, Beauregard disposait lui de deux armées distinctes, celle du Mississippi placée sous le commandement de Bragg et celle de l’Ouest de Earl Van Dorn.
La configuration de la première n’avait pas changé depuis la campagne précédente, trois corps et une réserve. Le 1er corps sous Polk, fort de deux divisions, une de deux brigades et une de trois sous les ordres de Charles Clark et Benjamin Franklin Cheatam. Le 2ème corps sous Thomas Carmichael Hindman avec trois brigades et le 3ème sous Hardee avec cinq brigades. A cela s’ajoutait la réserve de Breckinridge avec quatre brigades pour un total de 47 000 hommes.
L’Armée de l’Ouest sous le commandement de Van Dorn comptait pour sa part trois divisions, deux de trois brigades et une de deux sous les commandements de Samuel Jones, Sterling Price et Dabney Herndon Maury et s’élevait à 15 000 hommes, amenant le total des forces de Beauregard à approximativement 62 000 hommes.
Cependant, en raison des nombreux blessés et malades que comptaient les forces confédérées, près de 19 000 d’entre eux n’étaient en réalité pas aptes aux combats, ramenant les effectifs opérationnels de Beauregard à quelques 43 000 hommes.[6]

Entre les mois d’avril et juin, plusieurs actions eurent cours sur l’ensemble des théâtres.
En Virginie, deux campagnes parallèles eurent lieu. Premièrement, dans la Péninsule de Virginie, McClellan fit progresser l’Armée du Potomac jusqu’aux abords de Richmond au fur et à mesure que Johnston repliait la sienne sur la capitale sudiste. Dans le même temps, et pour s’assurer de maintenir en place dans le nord de la Virginie et en Virginie Occidentale les forces de Banks, Fremont et McDowell, Jackson mena lui sa campagne de la vallée de la Shenandoah qui le mena jusqu’au Potomac avant qu’il ne se replie hors de la vallée sous la pression du nombre.
Dans le cadre du Blocus, plusieurs petites actions eurent lieu en plus de la capture de la Nouvelle-Orléans, succès majeur pour l’Union, par la flotte des amiraux Farragut et Porter, appuyé de l’infanterie de Butler. Premièrement, à la suite de cette prise, les navires fédéraux commencèrent à remonter le cours du Mississippi jusqu’à Vicksburg. Deuxièmement, trois forts confédérés furent pris par différentes forces fédérales, les Forts Pulaski, en Floride près de Pensacola, Brook, aussi en Floride près de Tampa et Macon en Géorgie près de Savannah. Enfin, en Caroline du Nord, les forces fédérales et sudistes se livrèrent quelques escarmouches.
A l’ouest du Mississippi, les fédéraux poursuivirent les forces confédérées ayant tenté de conquérir le Nouveau Mexique et les repoussèrent jusqu’à Tucson dont ils s’emparèrent. De plus, plusieurs escarmouches opposèrent les deux camps au Missouri, dont l’une contre la bande de Quantrill.
Enfin, dans les Appalaches, plusieurs petits combats furent livrés en Virginie Occidentale, un dans le nord du Tennessee Oriental entre les forces de Kirby Smith et celles de l’Union près de Cumberland Gap et les cavaliers de Morgan lancèrent un raid au Kentucky.

Le 11 avril, quelques jours après la bataille de Shiloh, Halleck arriva sur les lieux pour prendre pour la première fois un commandement effectif sur le terrain et se mit au travail pour réorganiser ses forces. Les conséquences de la bataille et de l’arrivée de renforts nécessitant de mettre en place une nouvelle organisation afin de pouvoir mener la campagne. Le commandant en chef nordiste répartit donc ses armées en trois ailes et une réserve, l’aile droite allant à Thomas, le centre à Buell et la gauche à Pope avec Grant en position de second de Halleck.

Enfin prête le 28 avril, après l’arrivée des forces des Pope le 22, l’armée de Halleck se mit en marche via trois routes différentes. L’aile de Thomas prit la route menant de Pittsburg Landing directement sur Corinth en passant par Monterey. Buell suivi la Purdy-Farmington Road et Pope la Hamburg-Corinth Road qui passait par Farmington.[7] En six jours, les forces fédérales parcoururent un peu moins de 30 des 35 kilomètres les séparant de Corinth. L’aile gauche de Pope progressant le plus vite et le 3 mai elle n’était plus qu’à environ quatre kilomètres de la ville alors que les deux autres ailes étaient ralenties par le mauvais état des routes du aux conditions météorologiques.
Entre le 3 et le 28 mai, les fédéraux n’avanceront plus beaucoup. Pendant ces trois semaines, leur progression ne sera plus que très lente, Halleck faisant progresser les ailes de Buell et Thomas très prudemment pour les réaligner avec celle de Pope, s’assurant qu’elles soient toujours toutes les trois en mesure de s’assister mutuellement et qu’elles se retranchaient solidement à la fin de chaque manœuvre, de sorte que la progression était très lente.[8]

Beauregard tenta bien de s’opposer à l’avancée fédérale en prenant de solides positions défensives et en tentant de coordonner des attaques contre les flancs nordistes. Ainsi, quelques engagements mineures, jamais plus important que des escarmouches, eurent lieu mais sans jamais mettre un terme à l’avancée fédérale car manquant de force de frappe, de détermination et de cohésion et faisant face à de solides positions défensives : Farmington les 3 et 9 mai, Russell’s House le 17, Widow Surratt Farm le 21, Double Log House et Surratt Hill le 27 et Bridge Creek le 28.[9]

Le 25 mai, voyant les lignes fédérales s’approcher de plus en plus des limites de la ville et craignant que les nordistes ne puissent s’en emparer dans une vaste attaque qui détruirait son armée ou couperaient ses lignes de communications en encerclant complètement la ville, Beauregard comprit qu’il n’avait plus d’autre choix et réunit un conseil de guerre qui entérina sa décision d’abandonner la ville. Cette décision fut également motivée par les conditions sanitaires dans la ville qui ne cessaient de se détériorer et avaient déjà incapacité une grande partie de ses forces. Durant les jours qui suivirent, les confédérés commencèrent à évacuer Corinth via la Mobile and Ohio Railroad pour se retirer vers Tupelo tout en recourant à diverses méthodes de déception visant à faire croire à l’arrivée de renforts et ainsi tenir en échec les fédéraux tout en masquant la vraie manœuvre.[10] Le 29 mai, l’évacuation était terminée et le lendemain les nordistes entrèrent dans la ville sans rencontrer de résistance.[11] Le 9 juin, les sudistes arrivèrent à Tupelo.[12]
Les forces de Pope tentèrent bien une poursuite jusqu’à Rienzi le 2 juin mais sans guerre de résultats.

Figure 119 : Campagne de Corinth

Sans titre

Source: UNITED STATES MILITARY ACADEMY, Kentucky – Tennessee, 1861, Developments Between the Battle of Shiloh, 6-7 April 1862 and the Confederate Invasion of Kentucky Which Began in August 1862, Close Up, West Point: Department of History.

Au terme d’une campagne de manœuvre sans engagements réels, Halleck parvint à s’emparer de son objectif, Corinth et son nœud ferroviaire, brisant de la sorte la seconde ligne défensive de Johnston. Cette victoire fédérale résulta toute fois plus de l’abandon de Beauregard dû à sa volonté de préserver son armée pour pouvoir continuer la lutte en se retirant sur Tupelo qu’à une détermination offensive de Halleck qui s’assura tout au long de sa progression vers la ville d’éviter un engagement majeur et de fortifier ses positions en permanence pour éviter tout risque d’être pris d’assaut par surprise. Au total les deux camps encoururent environ 1000 pertes chacun.[13] Cette victoire de Halleck, en parallèle avec l’échec qu’allait connaitre McClellan dans sa campagne de la Péninsule, allait lui permettre de gagner encore plus de prestige et en juillet il serait appelé à Washington pour prendre le poste de commandant en chef de toutes les forces de l’Union, et ce alors que la campagne de Corinth était le seul succès qu’il connut en étant directement aux commandes sur le terrain et qu’elle avait été obtenue sans combat, en laissant fuir l’armée ennemie.[14]
Quoiqu’il en soit la ville tomba aux mains des fédéraux et avec elle la possibilité pour ceux-ci de continuer leur progression vers l’intérieur de terres, vers le cœur de la Confédération, tout en servant de base opérationnelle de premier plan. Car deux directions de progression possibles s’ouvraient désormais à l’Union et cela allait contraindre le Sud à choisir de soit défendre les deux soit d’en abandonner une pour concentrer ses efforts défensifs.[15]

Vers le sud, la vallée du Mississippi semblait plus que jamais une prise facile. Premièrement parce que maintenant que Corinth était tombée, plus rien n’empêchait les fédéraux d’occuper la moitié nord de l’état du Mississippi, jusqu’à la ligne ferroviaire de la Southern Mississippi Railroad qui aboutissait à Vicksburg en passant par Jackson et Meridian. Deuxièmement, parce qu’une fois la ville tombée, les confédérés, comprenant qu’il n’était désormais plus possible de défendre Memphis, abandonnèrent celle-ci et le Fort Pillow dont les fédéraux ne tardèrent pas à prendre le contrôle, ouvrant de la sorte la navigation sur le Mississippi depuis le Nord jusqu’à Vicksburg, qui de par sa position dominant le fleuve et la voie ferrée qui y arrivait, dernier lien ferroviaire liant l’est de la Confédération aux états trans-Mississippi, devenait le dernier bastion de la vallée, celui que les sudistes nommeront dès lors le Gibraltar de l’Ouest. Et ce d’autant plus qu’alors que Halleck progressait de son côté, au sud, les forces fédérales s’emparèrent de la Nouvelle-Orléans et ouvrirent de la sorte la partie inférieure du Mississippi jusqu’à ce fameux Gibraltar depuis le Golfe du Mexique, Vicksburg était le dernier pion à abattre pour ouvrir complètement la vallée du Mississippi et de la sorte compléter une étape majeure du plan anaconda.

Vers l’est, c’est une nouvelle direction possible qui apparaissait, une que Lincoln, dans sa volonté de venir en aide aux unionistes du Tennessee Oriental, avait souhaité voir apparaitre de longue date. Car tant que les confédérés tenaient le nœud ferroviaire de Corinth, ils étaient en mesure d’empêcher toute progression fédérale vers le Tennessee Oriental, même depuis Nashville, en usant de la Memphis et Charleston Railroad pour acheminer des forces jusqu’à Chattanooga, dont la position au croisement de cette même voie de chemin de fer et de la Virginia and Tennessee Railroad en faisait le verrou de cette partie de l’état. Une fois Corinth tombée et la menace pour toute force fédérale avançant vers Chattanooga ou Knoxville de voir une force confédérée apparaitre sur ses arrières disparue, plus rien n’empêchait l’Union de porter son regard de ce côté. Ainsi, la chute de la ville ouvrit un nouveau théâtre de la guerre, désormais scindé de celui du Mississippi, le théâtre du Heartland qui prendra place dans le cœur géographique de la Confédération.


[1] James McPHERSON, op.cit., pages 453-454. ; Bruce CATTON, op.cit., page 307.

[2] Ibid.

[3] Shelby FOOTE, op.cit., pages 373-374. ; Bruce CATTON, op.cit., page 306.

[4] MARSZALEK John F., « Halleck Captures Corinth », Civil War Times, février 2006, vol. XLV, n°1, pp. 46-52.

[5] GREEN Francis V., Campaign of the Civil War Volume 8: The Mississippi, Charles Scribner’s Sons, 1882, p. 243.

[6] Idem, page 244. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 306-307.

[7] John MARSZALEK, op.cit., pp. 46-52.

[8] James McPHERSON, Atlas of the Civil War, op.cit., page 55. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 52. ; James McPHERSON, La Guerre de Sécession, op.cit., page 453.

[9] Frances KENNEDY, op.cit., page 52. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 382-383.

[10] Idem, pages 383-384.

[11] FLOYD Dale E., LOWE David W., Corinth, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[12] Bruce CATTON, op.cit., page 307. ; James McPHERSON, op.cit., page 454.

[13] Frances KENNEDY, op.cit., page 56.

[14] John KEEGAN, op.cit., page 155.

[15] Bruce CATTON, op.cit., page 308.

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La campagne de la Tennessee River

La campagne du Mississippi moyen avait vu se concrétiser l’aspect occidental de la poussée vers la ligne défensive de Johnston voulue par Halleck, celle de la Tennessee en marqua en parallèle l’aspect oriental, le long de la rivière du même nom.
De ce côté, Grant profita de l’ouverture de cette rivière à la navigation fédérale à la suite de sa victoire aux Forts Henry et Donelson pour lui aussi progresser vers le sud, vers Corinth, où étaient positionnées le gros des forces confédérées. Souhaitant profiter pleinement de sa supériorité numérique, Halleck décida également de faire progresser les troupes de Buell vers le même objectif et, ainsi combinées, les deux armées fédérales totaliseraient presque deux fois plus d’hommes que celle de Johnston. Mais celui-ci, bien conscient du risque qui pesait sur sa ligne et sachant que si celle-ci était repoussée la majeure partie du Mississippi tomberait aux mains des fédéraux, était bien décidé à prévenir ce danger en prenant l’initiative stratégique.

Ayant bien compris l’importance du nœud ferroviaire de Corinth qui, faisant la jonction entre les voies ferrées allant vers les quatre points cardinaux, était la clé à la fois du nord de l’état du Mississippi et de la route vers la Nouvelle-Orléans mais aussi de celle vers le Tennessee Oriental, Halleck ambitionnait de rassembler les Armées du Tennessee et de l’Ohio en une seule grande force dont il prendrait lui-même le commandement afin de marcher vers Corinth et s’en emparer, s’ouvrant de la sorte la possibilité de continuer sa poussée le long du Mississippi d’une part et d’en initier une autre vers l’est, vers Chattanooga, d’autre part tout en s’assurant de préserver le terrain déjà conquis par ses forces au Tennessee et au Kentucky. Pour ce faire, son plan était de faire embarquer l’armée de Grant à bord de navires de transport devant lui faire remonter la rivière pour les débarquer à quelques kilomètres au nord de Corinth et en usant de celle-ci comme voie d’approvisionnement. Dans le même temps, l’Armée de l’Ohio de Buell devrait pour sa part quitter Nashville pour aller rejoindre celle de Grant et une fois combinées, Halleck emmènerait ces deux forces vers le sud, pour y livrer le combat, mais en attendant, Grant avait pour instruction de ne pas se laisser engager dans une bataille majeure.[1] Prudent, Halleck voulait s’assurer de disposer de sa supériorité numérique.[2]

De l’autre côté, Johnston était parfaitement conscient de la situation. Comprenant comme Halleck l’importance du nœud ferroviaire qu’il possédait pour l’instant, le commandant sudiste était bien déterminé à le défendre et à en exploiter le potentiel offensif.[3]
Tant qu’ils tenaient Corinth, les confédérés étaient en mesure de défendre l’état du Mississippi tout en gardant la possibilité de contre-attaquer pour tenter de reprendre le contrôle du Tennessee Occidental. Et c’était bien ce que comptait faire Johnston. Maintenant que le gouvernement confédéré lui avait enfin fait parvenir les renforts qu’il demandait depuis l’établissement de sa première ligne défensive dans le sud du Kentucky, Johnston comptait bien employer ses forces, plus grandes qu’elles ne l’avaient jamais été.[4] Informé des mouvements des armées de Grant et Buell, il comprit très vite qu’il ne serait pas en mesure de faire face à une telle supériorité numérique et que sa meilleure chance était de prendre l’initiative stratégique en attaquant les forces fédérales une part une, avant qu’elles n’aient réalisées leur jonction, pour ensuite continuer vers le nord et potentiellement reconquérir le Tennessee et peut-être même le Kentucky.[5]

En tant que commandant en chef des forces fédérales à l’ouest des Appalaches, Halleck commandait au total quatre forces distinctes, les Armées du Sud-Ouest de Curtis, du Mississippi de Pope, du Tennessee de Grant et de l’Ohio de Buell. La première située à cheval entre le Missouri et l’Arkansas face aux forces de Earl Van Dorn était trop loin pour participer à cette campagne et la seconde était, à ce moment, occupée près de l’Island N°10 le long du Mississippi. Seules les deux dernières prirent part aux opérations dont nous traiterons ici.
L’Armée du Tennessee, alors installée près du Fort Donelson et de Clarksville, comptait six divisions, quatre de trois brigades, une de quatre et une de deux pour un total d’environ 40 000 hommes. Ces divisions étaient dans l’ordre commandées par les généraux McClernand, William Hervey Lamme Wallace – qui allait remplacer Smith, incapacité par sa jambe –, Lew Wallace, Stephen Augustus Hurlbut, Sherman et Benjamin Mayberry Prentiss. Ces trois derniers commandant des divisions nouvellement constituées et qui rejoignirent les forces de Grant après la campagne des Forts Henry et Donelson, de sorte que, n’ayant encore jamais été au combat, celles-ci nécessitaient encore de l’entrainement.[6]
L’Armée de l’Ohio, positionnée aux abords de Nashville, avait pour sa part perdu deux divisions par rapport aux campagnes précédentes, la 7ème de George Washington Morgan ayant été envoyée dans l’est du Kentucky pour en assurer la défense tout en menaçant les forces sudistes présentes aux Tennessee Oriental et la 3ème de Ormsby McKnight Mitchell qui fut laissée à Nashville pour en assurer la défense.[7] Buell disposait donc d’un total d’environ 35 000 hommes répartis en cinq divisions, trois de trois brigades et deux de deux, sous les ordres des généraux Thomas, Alexander McDowell McCook, William Nelson, Thomas Leonidas Crittenden et Thomas John Wood.[8]

Pour sa part, Johnston, à la suite de son redéploiement sur sa nouvelle ligne défensive à Corinth et à l’arrivée de renforts venus des côtes du Golfe du Mexique, avait organisé ses forces en trois corps principaux auxquels s’ajoutait une réserve. Le premier corps comptait deux divisions de deux brigades sous les ordres de Polk, le second, sous Braxton Bragg, deux divisions de trois brigades et le troisième trois brigades commandées par Hardee. Enfin, la réserve, confiée dans un premier temps à Crittenden avant que celui-ci ne soit relevé de son commandement le 31 mars et remplacé par John Cabell Breckinridge, comptait-elle aussi trois brigades. Beauregard, pour sa part, fut fait second de Johnston sans pour autant avoir de troupes directement sous son commandement. Au total, l’armée de Johnston, rebaptisée Armée du Mississippi, disposait d’approximativement 40 000 hommes.[9]
De plus, en tant que commandant en chef des forces présentes à l’ouest, il comptait également sous ses ordres les forces de l’armée de Van Dorn présentes en Arkansas et dont il attendait l’arrivée à la suite de leur défaite lors de la bataille de Pea Ridge un peu plus tôt.[10]

Cette campagne se déroulant durant le même laps de temps que celle précédemment traitée, il n’est plus ici nécessaire de présenter les actions s’étant déroulées sur les autres théâtres de la guerre.

Le 23 février, Johnston avait commencé le redéploiement de ses forces vers Corinth en évacuant Nashville et en envoyant Beauregard vers l’ouest pour superviser l’évacuation des forces de Polk depuis Columbus, ce que celui-ci commença à faire le 2 mars, Beauregard lui-même arrivant à Jackson le 5. Le 18, les premiers éléments de Johnston arrivèrent à Corinth et le 24 l’ensemble de ses forces y étaient désormais concentrées.

De l’autre côté, le 1 mars, Halleck fit prévenir Grant de se mettre en route le long de la Tennessee, vers Savannah, ce qu’il fit immédiatement, les premiers éléments de ses forces arrivant sur place le 5 mars et y établissant leur quartier général.[11] Dans le but d’aller couper la Memphis and Charleston Railroad quelque part à l’est de Corinth, près de Burnsville, et ainsi isoler les forces confédérées de l’est, Sherman fut envoyé dans ce qui fut nommé l’expédition de la Yellow Creek. Cependant, en raison de la météo et de l’élévation des eaux, celui-ci rebroussa chemin mais l’expédition ne fut pas veine pour autant. Le commandant nordiste repéra un lieu approprié sur la rive occidentale de la Tennessee et depuis lequel une route menait directement à Corinth, Pittsburg Landing. Dès le 13, sa division et celle de Hurlbut commencèrent à s’y installer en attendant que le reste des forces fédérales ne les y rejoignent. Le lendemain, ce fut au tour de Buell de se mettre lui aussi en marche vers Savannah sur ordre de Halleck en usant des voies de chemin de fer allant vers le sud et le sud-ouest de Nashville.[12]

Au cours des jours qui suivirent, et alors que les forces de Johnston arrivaient à Corinth, celles de Grant s’installèrent progressivement à Pittsburg Landing, seule la division de Lew Wallace resta un peu plus en aval, à environ huit kilomètres au nord, à Crump’s Landing, pour y surveiller une autre aire de débarquement et les dépôts de ravitaillement situés sur la rive opposée, à Savannah.[13] Le 31, des éléments de Wallace livrèrent une rapide escarmouche avec des cavaliers sudistes à Adamsville, sur la route allant vers Purdy.[14]

Figure 115 : Situation des deux camps à l’entame de la campagne de Corinth

Sans titre

Source: UNITED STATES MILITARY ACADEMY, Kentucky – Tennessee, 1861, Shiloh Campaign, Union and Confederate Concentration and Situation 29 March 1862, West Point: Department of History.

Par la suite, plusieurs autres escarmouches opposèrent les deux camps dans les alentours des positions fédérales sans pour autant que ceux-ci ne s’alarment.
En effet, les différentes divisions nordistes installées aux abords de Pittsburg Landing, essentiellement composée de jeunes recrues, ne prirent aucune mesure défensive, les troupes étant installées dans des camps repartis entre plusieurs sites sans qu’une ligne défensive ne soit prévue ni même qu’un plan d’action en cas d’attaque confédérée ne soit établi. De plus, peu de postes de surveillance et de patrouilles furent mis en place. Ni Grant ni ses officiers supérieurs ne pensaient possible que les confédérés ne se portent à l’attaque, si bien qu’ils ne prirent pas en compte les rapports des rares patrouilles les informant d’activités sudistes non loin des camps fédéraux ou du moins en minimisèrent l’importance jugeant ces rapports exagérés, les forces en présence peu importantes et ne témoignant pas d’une action offensive majeure.[15] Grant, fidèle à son habitude de se préoccuper plus de ce qu’il comptait faire plutôt que ce que l’ennemi pouvait faire avait positionné ses troupes à Pittsburg Landing dans le but d’y attendre celles de Buell et de profiter de ce temps pour y entrainer toutes ses nouvelles recrues, pas pour se battre.[16]

Et pourtant, la probabilité d’une attaque confédérée était plus élevée que jamais. Beauregard et Johnston étaient tous deux d’accord, les forces fédérales installées à Pittsburg Landing devaient être attaquées avant que celles de Buell ne les y rejoignent. Ainsi, le commandant en chef sudiste autorisa Beauregard à mettre sur pied un plan d’action afin de lancer toutes ses forces contre Grant. Mais d’une part parce que le plan de manœuvre prévu par Beauregard était trop complexe et d’autre part parce que les forces confédérées étaient encore trop inexpérimentées pour l’exécuter, leur progression se transforma en une confusion majeure au fur et à mesure que le retard d’une division entrainait celui d’une autre. Pour ne rien arranger, la pluie détrempa les routes, embourbant les chariots et les canons. Ainsi, alors que le plan initial prévoyait que les forces sudistes, parties au matin du 3 avril, soient en position le 4 pour déclencher leur attaque dès le lendemain matin, ce fut avec un jour de retard que l’armée confédérée fut en position de se porter à l’assaut.[17]
Pensant que son approche avait nécessairement été repérée et qu’avec le retard ainsi causé les forces de Buell était maintenant arrivées – or la division de tête de l’Armée de l’Ohio se trouvaient seulement à Savannah et aucun des deux commandants nordistes ne voyait de nécessité à en hâter la marche –, Beauregard estima que l’opportunité de surprise était désormais passée et craignait que les fédéraux soient dès lors prêts à se défendre, si bien qu’au cours d’un conseil de guerre tenu dans l’après-midi du 5 avril, il conseilla à Johnston d’annuler l’offensive. Cependant, celui-ci rejeta cette idée, estimant que tout étant en place pour l’attaque, celle-ci ne pouvait plus être annulée et devait être lancée dès le lendemain.[18]

Au matin du 6 avril, les forces fédérales étaient donc campées dans un secteur de près de dix kilomètres de large entre la Tennessee et la Orl Creek à l’ouest. La division de Sherman était située sur la droite des positions fédérales, près de la Shiloh Church – qui donnera son nom à la bataille[19] – et en travers de la route menant vers Corinth. A sa gauche se trouvait la division de Prentiss et encore à gauche de celui-ci, ancré à la Lick Creek, se trouvait la brigade de David Stuart, appartenant à la division de Sherman. Sur une deuxième ligne était placée trois autres divisions fédérales, celle de McClernand à droite, derrière Sherman, celle de Hurlbut derrière Prentiss et enfin, sur l’arrière gauche de Hurlbut, celle de W.H.L. Wallace.[20]

Le plan d’attaque confédéré conçu par Beauregard prévoyait une progression en trois lignes d’attaque distinctes. La première serait composée du corps de Hardee, renforcé de la brigade de Adley Hogan Gladden du corps de Bragg et devrait frapper vers la droite fédérale, contre le camp de Sherman. La seconde ligne serait constituée du reste du corps de Bragg et se dirigerait vers le camp de la division de Prentiss. Enfin, la troisième ligne comprendrait les corps de Polk, qui devrait envoyer ses troupes en support des deux premières là où se serait nécessaire, et Breckinridge qui agirait en réserve. Le plan prévoyait également que l’attaque sur la gauche fédérale progresse plus vite afin de prendre le contrôle de la rive de la Tennessee et ainsi couper les nordistes de la rivière, et donc de leurs approvisionnements, et les repousser vers la Snake Creek au nord pour les y anéantir.[21]

Au matin du 6 avril, l’un des commandants de brigade de Prentiss, le colonel Everett Peabody, qui, contrairement à ses supérieurs pensait que l’accroissement de l’activité confédérée aux cours des derniers jours cachait quelque chose, prit de son propre chef la décision d’envoyé une patrouille vers le sud. Vers 5 heure du matin, celle-ci tomba sur les tirailleurs de Hardee alors que ceux-ci venaient tout juste d’entamer leur marche vers les camps nordistes et échangea des coups de feu tout en se repliant. Le bruit ainsi provoqué par l’escarmouche donna l’alerte dans les camps des divisions de Sherman et Prentiss où les hommes, occupés à leurs petits déjeuners ou à leurs activités liées à la vie du camp, bondirent sur leurs armes. Cependant, d’une part parce que ces unités étaient de jeunes recrues et d’autre part parce qu’aucun plan d’action n’avait été établi en cas d’attaque, l’organisation défensive des fédéraux ne fut que précaire et ne profita que peu de l’alerte ainsi donnée.[22]

Vers 7 heure, les forces confédérées fondirent sur les positions de Prentiss et Sherman entamant avec ces deux divisions d’intenses et violents combats au cours desquels beaucoup de nouvelles recrues des deux camps s’enfuirent vers l’arrière.[23]
Aux alentours de 9h, Grant, qui se trouvait jusqu’alors à son quartier général à Savannah où il fut alerté par le son de la bataille, arriva à Pittsburg Landing à bord d’un petit navire réquisitionné pour l’occasion. Une fois sur place, comprenant que l’attaque confédérée était totale et que ses forces y était mal préparée, il ordonna aux divisions de Lew Wallace et Nelson, de l’armée de Buell qui était arrivée à Savannah, de se mettre en route pour venir rejoindre les combats. Dans le même temps, il entama la mise en place d’une ligne défensive aux abords de l’aire de débarquement pour la défendre en y plaçant de l’artillerie et les hommes qu’il pouvait trouver.[24] Une fois ces premières instructions données, Grant parti pour la ligne de front voir ses différents commandants de division et juger de la situation.[25]

Pendant ce temps, au sud, la division de Prentiss, durement touchée par les forces de Bragg fut repoussée et ce qui en restait prit position sur ce qui allait devenir le Hornet’s Nest où Grant lui demanda de tenir coûte que coûte.[26] En parallèle, les divisions de Sherman et McClernand, qui avaient amené la sienne en renfort sur la gauche du premier, cédaient progressivement du terrain face aux corps de Polk et Hardee en reculant vers le nord mais sans rompre le combat.[27]
A ce moment, vers 9h30, l’attaque sudiste connu son premier temps d’arrêt. Premièrement parce que Johnston préféra attendre que les troupes de réserve de Breckinridge n’arrivent avant de s’attaquer à la nouvelle position de Prentiss ou les forces de Hurlbut et W.H.L. Wallace arrivaient à leur tour pour le renforcer. Deuxièmement parce que le rapport d’un de ses éclaireurs l’informa de la présence sur son flanc droit d’une force fédérale risquant de l’attaque sur ce point. En fait, cette force n’était autre que la brigade du colonel David Stuart qui ne posait qu’une menace mineure. Mais ne prenant aucun risque, Johnston fit dépêcher sur place les troupes de John King Jackson et James Ronald Chalmers afin de sécuriser sa droite. Et enfin, parce qu’au cours de leur attaque, les différentes forces sudistes se mélangèrent au fur et à mesure de l’envoi de renforts en tel ou tel point de la ligne de front, si bien que les forces de Johnston devait être réorganisées. En raison de cette confusion des lignes, entre 10 et 12 heure, les attaques confédérées perdirent en cohésion et la bataille se transforma en une série d’escarmouches éparses tout au long de la ligne de front. Dans le but de régler ce problème, Johnston divisa le front en quatre secteurs, chacun d’entre eux étant confié à l’un de ses commandants subalternes sans regarder à quel corps les unités s’y trouvant appartenaient.[28]

En fin d’avant-midi, les divisions de Sherman et McClernand continuèrent de se replier, en obliquant vers la Tennessee alors que celles de Prentiss, Hurlbut et W.H.L. Wallace tenaient leur nouvelle ligne défensive. De la sorte, Johnston se retrouva face à la situation inverse de ce que prévoyait son plan de bataille. Il avait voulu couper les fédéraux de la rivière en en enfonçant le flanc gauche mais ce fut l’autre qui céda, mais sans rompre, et les fédéraux reculaient progressivement vers la rivière.[29]

Figure 116 : Situation de la bataille de Shiloh, matinée du 6 avril

Sans titre

Source: JESPEREN Hal, Battle of Shiloh, Morning, April 6, 1862, Cartography Services by Hal Jespersen.

Vers 14 heure, voulant inverser cette logique, Johnston relança une nouvelle attaque, cette fois principalement dirigée contre le flanc gauche nordiste tenu par les hommes de la division de Hurlbut. Menant l’attaque en personne, le commandant sudiste parvint à inspirer ses troupes qui s’emparèrent du Peach Orchard en repoussant la division de Hurlbut vers le nord, vers Pittsburg Landing.[30] Ce faisant, les confédérés enfoncèrent le flanc gauche fédéral et isolèrent les divisions de Prentiss et W.H.L. Wallace qui se retrouvaient maintenant avec les sudistes face à eux et sur chacun de leurs flancs puisque les deux autres divisions fédérales, de Sherman et McClernand, avaient continué de reculer pour aller rejoindre la ligne défensive que préparait Grant depuis le matin en allant s’installer le long de la Hamburg and Savannah Road. Cependant, le succès confédéré se fit à un prix élevé, le commandant en chef étant mortellement blessé au cours de l’attaque.[31]
Avec la perte de Johnston, le commandement revint à Beauregard qui se trouvait alors à son quartier général qu’il avait établi près de la Shiloh Church.[32]

Depuis 12 heure, une douzaine d’attaques confédérées contre le Hornet’s Nest avaient été repoussées les unes après les autres grâce à l’absence de coordination des assauts sudistes, les forces de Bragg ne parvenant pas à s’en emparer. Un nouveau temps d’arrêt marqua alors la bataille alors que Beauregard réorganisa ses forces pour lancer une nouvelle attaque contre cette position à la suite d’un lourd barrage d’artillerie qui commença vers 15h30. Rassemblant 62 canons, Ruggles, à la tête d’une des divisions de Bragg, pilonna les nordistes alors que les fantassins poursuivant les forces de Wallace d’un côté et Hurlbut de l’autre encerclaient les derniers résistants. Lors des combats, W.H.L. Wallace fut lui aussi mortellement touché. Après une vaillante résistance qui avait permis aux autres divisions fédérales de gagner le temps nécessaire pour se replier sur la ligne défensive de Pittsburg Landing et potentiellement de sauver l’armée de Grant, les défenseurs du Hornet’s Nest, quelques 2200 survivants avec Prentiss à leur tête, rendirent finalement les armes vers 17h30.[33]

Aux alentours de 6 heure, la ligne défensive de Grant sur la crête surplombant Pittsburg Landing était prête, les batteries d’artillerie et ce qu’il restait de ses divisions d’infanterie en position. Sherman tenait l’extrême droite le long de la Hamburg and Savannah Road avec McClernand à sa gauche. Puis formant un angle avec celui-ci le long de la Pittsburg Landing Road venait la division de Hurlbut et surtout celle de Nelson de l’armée de Buell dont les premiers éléments étaient progressivement débarqués. Enfin, la division de Lew Wallace arriva progressivement après s’être trompée de route dans la matinée et ainsi avoir pris un retard qui l’empêcha de participer aux combats du jours.[34] Grant disposait donc maintenant d’une ligne défensive organisée et solide et de troupes fraiches pour la défendre. Pendant la nuit, près de 20 000 hommes supplémentaires, trois divisions de Buell, arrivèrent, celles de McCook, Wood et Crittenden qui prirent position entre Hurlbut et Nelson. Grant disposerait le lendemain d’environ autant d’hommes qu’il en avait eu au premier jour de la bataille pour affronter les sudistes qui pour leur part étaient épuisés par les combats et avaient vu leurs rangs grandement déplétés, Beauregard comptant environ 30 000 hommes dans ses rangs. Et le commandant nordiste, rejetant toute idée de retraite malgré les terribles pertes, entendait bien se porter à l’assaut à son tour.[35]

Car de son côté, après la capture du Hornet’s Nest, Beauregard, ignorant l’arrivée imminente des forces de Buell, pensait la victoire acquise et qu’il n’aurait plus qu’à pousser ses forces en avant le lendemain pour terminer le travail. Ainsi, il ordonna un arrêt complet de l’offensive confédérée. L’ordre ne parvenant pas immédiatement aux différents commandants sudistes, de petites actions eurent encore lieu avant que la nuit ne tombe complètement. Sur la gauche sudiste, les forces de Polk et Hardee livrèrent quelques petites escarmouches avec celles de Sherman et McClernand alors qu’à droite, Bragg lança deux de ses brigades contre la gauche fédérale mais celles-ci furent repoussées et la nuit tomba peu à peu sur le champ de bataille, seul les deux canonnières en bois, les USS Tyler et Lexington maintinrent un feu sporadique sur les positions confédérées durant la nuit depuis la rivière mais avec un résultat plus psychologique que tactique.[36]

Figure 117 : Situation de la bataille de Shiloh, après-midi du 6 avril

Sans titre

Source: JESPEREN Hal, Battle of Shiloh, Afternoon, April 6, 1862, Cartography Services by Hal Jespersen.

Au matin du 7 avril, bien décidé à profiter de l’arrivée des renforts, Grant lança ses forces à l’attaque des positions confédérées, les surprenant comme il avait lui-même été surpris la veille. En effet, ceux-ci, certain que cette nouvelle journée marquerait leur victoire complète dans une dernière poussée vers la Tennessee, ne s’attendait pas à être attaqué.[37]
A droite, les divisions de Lew Wallace, Sherman et McClernand avancèrent avec les restes de celle de Hurlbut en soutien contre la gauche sudiste alors que les divisions de Buell en firent de même contre l’autre flanc confédéré.
Durant la matinée, les fédéraux repoussèrent leurs adversaires mais vers midi connurent une première halte alors que Beauregard parvint enfin à réorganiser sa ligne en donnant le commandement de la droite à Hardee, le centre à Breckinridge et la gauche à Bragg. Polk, qui avait la veille au soir ramené ses forces en arrière les ramena au plus vite pour les placer entre Bragg et Breckinridge.[38]

Pendant près de deux heures, des combats acharnés firent rage comme la veille tout au long de la ligne de front aux alentours de la Hamburg and Purdy Road et vers 14h30 alors qu’il avait vu ses forces progressivement repoussées jusqu’à leurs lignes de départ du jour précédent, Beauregard décida de rompre le combat et de se replier sur Corinth avec ce qui restait de son armée.[39] Il fit prendre une position défensive à Breckinridge au sud de la Shiloh Church et fit se replier les autres corps. Vers 16 heure, la manœuvre confédérée était terminée et, épuisés par les combats extrêmement violents et satisfaits d’avoir repoussé leurs adversaires, les fédéraux ne les poursuivirent pas, mettant un terme à la bataille de Shiloh et les deux camps passèrent la nuit sur leurs positions, grandement similaires à ce qu’elles avaient été deux jours plus tôt.[40]

Figure 118 : Situation de la bataille de Shiloh, journée du 7 avril

Sans titre

Source: JESPEREN Hal, Battle of Shiloh, April 7, 1862, Cartography Services by Hal Jespersen.

Le 8 avril, alors que Beauregard mit son armée en marche vers Corinth, Grant envoya une partie de la division de Sherman s’assurer de la retraite ennemie. Alors qu’ils progressaient, les fédéraux tombèrent sur la cavalerie de Forrest qui, livrant un combat d’arrière-garde, les repoussa lors de la bataille de Fallen Timbers qui ne produisit guère de résultats significatifs si ce n’est de forcer Sherman à se replier.[41]

Il est fort probable qu’une poursuite assidue des sudistes de la part des forces fédérales aurait pu réduire à néant l’Armée du Mississippi mais la violence des combats et les très lourdes pertes qu’ils entrainèrent eurent pour conséquence d’annihiler la volonté des deux camps, nordistes comme sudistes ayant enduré assez de combats pour l’instant.[42] L’Union perdit environ 13 000 hommes, deux des divisions de Grant étant virtuellement anéanties, contre approximativement 11 000 pour le Sud.[43]
De par l’ampleur du carnage, Shiloh fut l’une des pires bataille de la guerre. Sur les près de 100 000 hommes qui y prirent par, presque un quart furent mis hors de combat. Même en combinant toutes les guerres précédemment livrées, les Etats-Unis n’avaient pas perdu autant d’hommes.[44]
Jusqu’alors, Shiloh était donc la bataille la plus meurtrière de la guerre, cinq fois plus que Bull Run sa première grande bataille, et surtout marqua plus encore que cette dernière une réalité qui commença seulement à frapper les belligérants, la guerre allait être longue et parsemée d’autres batailles de même ampleur sans qu’aucune d’entre elles ne soit la bataille décisive, amenant inexorablement le pays dans la guerre totale où seul la destruction complète d’un des deux camps ramènerait la paix.[45]

Jusqu’ici, les hommes qui constituaient les armées des deux camps étaient encore des novices comme le démontrèrent l’impréparation défensive des fédéraux, la confusion de la progression confédérée et le nombre de fuyards dans les deux camps – près de 12 000 à 15 000 hommes de Grant ne prirent pas part aux combats et se refugièrent à Pittsburg Landing. Beauregard comme Grant subirent par la suite de lourdes critiques dans leur propre camp. Le premier se voyant reprocher la décision de mettre un terme à l’attaque au soir du 6 avril. Mais même s’il avait pris celle-ci pour de mauvaises raisons, elle s’avéra judicieuse car ses forces n’auraient fort probablement jamais été en mesure de défaire la nouvelle ligne défensive établie par Grant à Pittsburg Landing, et ce d’autant plus que la journée touchait à sa fin.
Le second se vit lui reprocher les lourdes pertes subies par son armée. Grant est certes à blâmer pour l’impréparation défensive de ses divisions mais il n’est pas le seul, son armée presque entière était dans le même état d’esprit, croyant les sudistes déjà défais et la guerre presque à son terme. Mais le commandant nordiste se vit aussi accuser à tort d’alcoolisme et plusieurs personnes dans les instances dirigeantes de l’Union exigèrent qu’il soit démis de son commandement malgré sa victoire. Cependant, son caractère déterminé et offensif lui gagna un allié de poids, Lincoln lui-même, qui pour faire taire les critiques aurait un jour dit : « Then find out what kind of whiskey he drinks and send a barrel to my other generals. », « I can’t spare that man. He Fights. »[46]

Shiloh, qui fut le point d’orgue de la campagne de la Tennessee, fut une victoire tactique de l’Union mais ne modifia en rien la situation géostratégique de la guerre sur le théâtre du Mississippi, les deux camps occupant les mêmes positions après la bataille. Cependant, prise en considération avec le succès acquis au même moment par Pope à l’Island N°10, la victoire fédérale à Shiloh ouvrit tout de même la voie à la poussée finale contre la ligne défensive confédérée dans le nord de l’état du Mississippi, Halleck entendant continuer sa double progression entamée un mois plus tôt en attaquant Memphis et Corinth.


[1] James McPHERSON, op.cit., page 441. ; John KEEGAN, op.cit., page 119.

[2] Bruce CATTON, op.cit., page 218. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 323.

[3] Deux autres nœuds ferroviaires existaient dans le nord du Mississippi, Memphis et Grand Junction. Mais le premier étant situé le long du cours du Mississippi, sa défense était plus improbable en raison de la supériorité de la flotte fluviale fédérale. Quant à Grand Junction, sa défense ne présentait que peu de logique en comparaison de celle de Corinth. De plus tant que les canonnières fédérales ne pouvaient pas passer au-delà de Fort Pillow et Memphis, le flanc gauche des forces de Johnston était assuré par le fleuve lui-même puisque les fédéraux n’y disposaient pas de flotte à même de défendre des navires de transports tentant d’acheminer une force fédérale sur la rive orientale. La position de Corinth, plus proche de la Tennessee, commandait le flanc droit de la ligne sudiste. Où que les fédéraux débarquent sur la rive gauche de la rivière, ils seraient irrémédiablement bloqués par les forces confédérées présentes à Corinth, ce qui n’aurait pas été le cas depuis Grand Junction située trop loin à l’ouest. De plus la perte de Corinth par une force sudiste positionnée à Grand Junction aurait signifié la perte du flanc droit et des communications avec l’est, une situation qui aurait contraint cette force à se replier et à abandonner le nord du Mississippi sans le moindre combat. De plus, cela isolerait les forces de Kirby Smith défendant le Tennessee Oriental.

[4] Bruce CATTON, op.cit., pages 215-216.

[5] James McPHERSON, op.cit., page 441. ; Bruce CATTON, op.cit., page 217.

[6] James McPHERSON, op.cit., page 443. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 324.

[7] Au cours de cette campagne, cette division avancera vers le nord de l’Alabama.

[8] James McPHERSON, op.cit., page 442.

[9] Rappelons que les sudistes dénommaient leurs armées sur base des noms des états et les nordistes sur base des fleuves et rivières. ; James McPHERSON, op.cit., page 441. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 324.

[10] Idem, pages 319-321.

[11] A la suite de la victoire de Grant aux Fort Henry et Donelson, le 3 mars, avec l’approbation de McClellan alors commandant en chef de toutes les forces fédérales, Halleck, en partie parce qu’il lui reprochait de négliger ses responsabilités administratives mais aussi probablement parce qu’il voyait en lui un rival, retira son commandement à Grant, qu’il dut transférer à Smith, et lui intima l’ordre de demeure à Fort Henry. Cependant, encore auréolé de sa victoire, Grant disposait d’une opinion favorable à Washington et Halleck se vit contraint de le remettre en fonction s’il n’intentait aucune charge. Le 15 mars, Grant repris le commandement de l’Armée du Tennessee.

[12] James McPHERSON, op.cit., page 442. ; Bruce CATTON, op.cit., page 229.

[13] James McPHERSON, op.cit., page 443.

[14] John C. FREDRIKSEN, op.cit., page 129. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 321.

[15] Shelby FOOTE, op.cit., page 332.

[16] James McPHERSON, op.cit., page 443.

[17] Shelby FOOTE, op.cit., pages 326-328.

[18] James McPHERSON, op.cit., pages 442-443. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 329.

[19] Du côté de l’Union celle-ci sera nommée bataille de Pittsburg Landing.

[20] Shelby FOOTE, op.cit., page 331. ; Bruce CATTON, op.cit., page 232.

[21] Shelby FOOTE, op.cit., page 326. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 48.

[22] James McPHERSON, op.cit., page 444. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 333-334. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 231-232. ; Néanmoins, cela invalide la légende selon laquelle les fédéraux ont été attaqués dans leur sommeil.

[23] Shelby FOOTE, op.cit., page 334. ; Bruce CATTON, op.cit., page 233.

[24] James McPHERSON, op.cit., page 445. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 335.

[25] Idem, pages 335-336.

[26] Nommé Sunken Road du côté de l’Union. ; Bruce CATTON, op.cit., page 234.

[27] Ibid. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 336.

[28] Shelby FOOTE, op.cit., page 338.

[29] James McPHERSON, Atlas of the Civil War, op.cit., page 50.

[30] Idem, page 339.

[31] James McPHERSON, La Guerre de Sécession, op.cit., page 445. ; Bruce CATTON, op.cit., page 235.

[32] Shelby FOOTE, op.cit., pages 339-340.

[33] Idem, page 340-341. ; James McPHERSON, op.cit., page 448. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 235-236.

[34] Idem, page 235.

[35] Shelby FOOTE, op.cit., page 343. ; Bruce CATTON, op.cit., page 237.

[36] Shelby FOOTE, op.cit., page 341. ; Bruce CATTON, op.cit., page 236. ; James McPHERSON, op.cit., page 448.

[37] Idem, page 449.

[38] Shelby FOOTE, op.cit., pages 346-347.

[39] James McPHERSON, op.cit., page 450.

[40] Shelby FOOTE, op.cit., page 348. ; James McPHERSON, op.cit., page 450. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 237-238.

[41] James McPHERSON, op.cit., page 450. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 349-350.

[42] James McPHERSON, op.cit., page 450.

[43] Shelby FOOTE, op.cit., page 350. ;  Bruce CATTON, op.cit., page 238. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Shiloh, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[44] Shelby FOOTE, op.cit., page 351.

[45] James McPHERSON, op.cit., pages 450-451.

[46] John KEEGAN, op.cit., page 134.

La campagne de l’Island n°10

Le succès de Grant durant la campagne des Forts Henry et Donelson avait poussé Johnston à redéployer ses troupes dans le nord de l’état du Mississippi, laissant de la sorte la partie occidentale du Mississippi ouverte à une pénétration des forces fédérales le long de deux axes principaux, la Tennessee River, que la supériorité de la flotte fluviale nordiste permettait de maintenir ouverte sans difficulté pour l’armée de Grant, et le fleuve Mississippi dont le cours était toujours entravé par une série de positions fortifiées sudistes, la première d’entre elle étant l’Island n°10, près de New Madrid et Columbus.
En ce début de mars 1862, Halleck, qui commandait désormais toutes les forces fédérales dans la région, entendait utiliser ces deux voies d’invasion pour mener deux campagnes distinctes mais ayant le même objectif final, la conquête du Tennessee Occidental et la progression vers la nouvelle ligne défensive de Johnston dans le nord de l’état du Mississippi. Le long du Tennessee, ce serait l’armée éponyme de Grant qui progresserait droit vers Corinth alors que celle de Pope devrait pour sa part s’attaquer à l’Island n°10, en profitant de l’évacuation de Columbus par les forces de Polk, et ainsi ouvrir le cours du Mississippi à la navigation des navires fédéraux un peu plus en aval pour ensuite pouvoir continuer vers Memphis.

Le plan d’action de Halleck reprenait les grandes lignes de celui de Grant contre Fort Henry, une action conjointe de la flotte fluviale et des forces terrestres pour à la fois bombarder les positions sudistes depuis le fleuve et les y cerner par la terre afin de s’assurer qu’elles ne soient pas réapprovisionnées ni qu’elles ne puissent s’échapper.[1] Une fois le travail accomplit, ses forces pourraient continuer leur progression jusqu’au point fortifié suivant, le Fort Pillow, quelques 65 kilomètres en amont de Memphis et dernier rempart confédéré avant la ville.[2]

Côté sudiste, se trouvant dans une position défensive, Johnston ne disposait pas de l’initiative stratégique et ses objectifs se limitaient donc à tenir la place afin de maintenir le contrôle du fleuve et prévenir que les fédéraux ne l’utilisent pour leurs opérations contre la ligne défensive principale. Bien que l’évacuation de Columbus isola l’Island n°10, les confédérés décidèrent d’y conserver des forces car sa défense restait plus facile que celle de Columbus ou du Fort Pillow et surtout se justifiait par la nécessité de barrer la navigation du fleuve, ce qu’aucune autre position fortifiée sudiste n’était encore capable de faire plus en aval, ce dernier étant toujours en cours de renforcement.[3]

A l’issue de la campagne précédente, Halleck donc s’était vu attribuer le commandement général de toutes les forces fédérales présentes à l’ouest des Appalaches et parmi celles-ci, trois se trouvaient impliquées au Tennessee. Les Armées du Tennessee, de l’Ohio et du Mississippi, respectivement sous les ordres de Grant, Buell et Pope. La première comptait environ 40 000 hommes répartis en six divisions installées dans les environs de Fort Donelson et Clarksville. La seconde s’élevait à quelques 35 000 hommes installés à Nashville. Et enfin, la troisième, la seule impliquée dans cette campagne, disposait de 23 000 hommes stationnés à Commerce, au Missouri. Elle était divisée en cinq divisions toutes fortes de deux brigades sous les ordres des généraux David Sloane Stanley, Schuyler Hamilton, John McAuley Palmer, Eleazar Arthur Paine et Joseph Bennet Plummer. A cela, il convient d’ajouter six canonnières cuirassées de la flottille de Foote qui prendront part aux combats, les USS Benton, Mound City, Carondelet, Cincinnati, St Louis et Pittsburg et dix navires à mortiers.[4]

Côté sudiste, Johnston, qui avait rassemblé ses forces aux alentours de Corinth, y réagença son armée qui prit le nom d’Armée du Mississippi organisée en trois corps principaux et un de réserve et culminant à environ 42 000 hommes. Mais il disposait également d’une force de 7000 hommes, originellement issue des troupes de Polk et qui en furent détachées lors de l’évacuation de Columbus, sous les ordres du général John Porter McCown, chargé de la défense de New Madrid et de l’Island n°10. Celui-ci disposait du soutien d’une flottille de huit canonnières en bois sous le commandement du capitaine George Nichols Holllins, les CSS McRae, Livingston, General Polk, Pontchartrain, Marapaus, Jackson, Ivy et New Orleans.[5]

Le point central du dispositif confédéré que devait défendre McCown était donc l’Island n°10, une petite ile d’environ quatre kilomètres de long située dans un méandre du Mississippi à environ 80 kilomètres en aval de Columbus et pouvant couvrir les allées et venues de tout navire abordant ce méandre. Plus en aval, dans la courbe du fleuve suivante, côté Missouri, se trouvait la ville de New Madrid et encore plus en aval, juste au sud de l’Island n°10 mais côté Tennessee, celle de Tiptonville. Dans le but de barrer la navigation sur le fleuve, les sudistes avaient équipé l’ile de solides fortifications surmontées de canons pouvant couvrir les approches venant de l’amont comme de l’aval. D’autres batteries furent également installées à l’est de l’ile, sur la rive côté Tennessee. De la sorte, les confédérés étaient en mesure de repousser tout assaut fédéral par le fleuve. Mais la place n’était pas sans point faible. Seules deux routes pouvaient être empruntée pour approvisionner les défenseurs, l’une par le fleuve et l’autre par la route venant de Tiptonville. Pour défendre la voie fluviale, les sudistes avaient établi des fortifications à New Madrid et ses alentours, tant qu’ils tenaient la rive côté Missouri, ils sécurisaient cette voie d’approvisionnement. Au total, 60 canons étaient disposés sur les différentes fortifications, 39 du côté de l’Island n°10 et 21 près de New Madrid. En ce qui concerne la voie terrestre, aucune fortification ne fut établie car tant qu’ils tenaient le fleuve, Tiptonville était inaccessible pour les nordistes en raison de l’élévation des eaux du fleuve qui inondèrent toutes les approches par le sud et l’est. Aussi longtemps qu’ils pouvaient approvisionner l’ile et ses défenseurs, les sudistes étaient en mesure d’empêcher le Nord d’user du Mississippi pour attaquer la ligne défensive de Johnston plus au sud.[6]

Au cours de cette campagne, l’Union fut très active en menant plusieurs opérations sur différents théâtres. Dans le cadre du Blocus, Burnside continua sur sa lancée en Caroline du Nord et après y avoir établi une tête de pont, avança sur New Berne et sa région. Dans le même temps, plus au sud, une autre expédition s’empara de Cumberland Island en Géorgie et une deuxième de St Augustine en Floride. Enfin, à l’embouchure du Mississippi, Farragut commençait ses préparatifs quant à l’opération contre La Nouvelle Orléans. Mentionnons également que début mars eut lieu le combat de Hampton Roads entre le USS Monitor et le CSS Virginia à l’embouchure de la James River.
Sur le théâtre de Virginie, deux tendances furent en cours. La première concerna les opérations dans la vallée de la Shenandoah entre les forces de Jackson et celles des différents commandements fédéraux présents dans la région et qui résulteront en la première campagne de la vallée. La seconde fut le déclenchement de la première partie de la campagne de la Péninsule de l’Armée du Potomac contre celle de Virginie du Nord et la capitale confédérée, Richmond. A l’ouest des Appalaches, trois actions non connectées eurent lieu, un raid de cavalerie de Morgan contre Nashville, une escarmouche à Cumberland Gap entre les troupes de Floyd, désormais aux commandes de toutes les forces confédérées présentes dans le Tennessee Oriental, et les troupes fédérales présentes dans ce secteur et une petite expédition fédérale dans la Laurel Valley en Caroline du Nord.
Enfin, sur le théâtre trans-Mississippi, deux campagnes majeures prirent place. Premièrement, la continuation de la campagne sudiste au Nouveau-Mexique qui fut repoussée avec la victoire fédérale à Glorieta Pass et deuxièmement la campagne de Curtis depuis le Missouri vers l’Arkansas afin d’y affronter les forces de Van Dorn et s’assurer que celles-ci ne pourraient pas gêner les opérations en cours le long du Mississippi et qui résulta en la bataille de Pea Ridge lors de laquelle les confédérés furent repoussés. A cela, il faut ajouter une escarmouche à Denver City dans le Territoire du Colorado et une autre entre la cavalerie fédérale et des éléments de la bande de William Quantrill qu’ils poursuivaient au Missouri.

Le 28 février, Pope mit son armée en marche depuis Commerce vers New Madrid dans le but de s’emparer de la ville et de la sorte prendre le contrôle de la voie fluviale et le 3 mars, après une avancée sans opposition, ses forces arrivèrent aux abords de la ville et en commencèrent le siège.[7] Le 6, il envoya la division de Plummer à Point Pleasant qui ne pouvait être défendue que par les canonnières confédérées mais sans grande efficacité, les fédéraux se repliant hors de portée des navires à chaque fois que ceux-ci apparaissaient et reprenant leurs positions par la suite. Jusqu’à présent, le reste des forces de Pope n’avaient fait qu’assiéger New Madrid, sans tenter d’en approcher les défenses car les fédéraux n’avaient pas encore reçu les pièces d’artillerie lourdes qui n’arrivèrent que le 12 mars. Une fois celles-ci en place, ils ouvrirent le feu sur les positions adverses et dès le 13, comprenant qu’il ne pourrait tenir bien longtemps, McCown décida de quitter New Madrid, abandonnant sur place tous les canons. Dans la nuit du 13 au 14 mars, les confédérés évacuèrent donc la ville à la faveur d’un orage pour dissimuler leurs mouvements aux fédéraux et se replièrent sur Tiptonville pour de là défendre la dernière voie d’approvisionnement de l’Island n°10.[8] Le 14, Pope entra dans la ville et avança aussi tôt le reste de ses forces vers Point Pleasant pour y installer des batteries barrant la navigation aux navires confédérés.[9]

Le plan initial de Halleck prévoyait que la flotte de Foote soit présente en soutien de l’armée de Pope, mais lorsque celui-ci arriva à New Madrid, les navires se trouvait toujours à Cairo pour y subir les réparations nécessaires après les combats livrés aux Forts Henry et Donelson. De plus, refroidit par son échec devant ce dernier, Foote n’était que peu enclin à lancer sa flottille dans un nouvel assaut contre une position aussi bien défendue que l’Island N°10 et ce d’autant plus que cette fois le combat devraient être livré dans le sens du courant avec pour conséquence qu’en cas de problème les canonnières dériveraient non pas vers la sécurité comme cela avait été le cas à Fort Donelson, mais vers l’aval, et donc droit sur les positions sudistes.[10]

Finalement, le 15 mars, les navires de Foote commencèrent à arriver sur les lieux et, toujours bien décider à ne pas s’attaquer frontalement aux batteries sudistes, il commença un bombardement à longue distance de l’ile à l’aide de ses navires à mortier. Durant les trois semaines suivantes, la flottille fédérale pilonna les positions confédérées, sans grand résultat.[11]

Pendant ce temps, Pope ne cessa de mettre la pression sur Foote. La suite de son plan était de couper la dernière voie d’approvisionnement de l’ile en s’emparant de Tiptonville et de la route qui y passait. Mais pour ce faire, les fantassins nordistes, toujours coincés sur la rive occidentale du fleuve, avaient besoin des navires de transports et surtout de la protection des canonnières de Foote pour les protéger de celles de Hollins, mais le commandant de la flottille nordiste restait reluctant à l’idée de forcer le passage face aux batteries sudistes. La solution à une partie du problème des deux hommes viendra finalement des ingénieurs de Pope qui proposèrent d’user de la nature relativement marécageuse du terrain compris entre New Madrid et la position des navires fédéraux en amont de l’ile pour y creuser un canal permettant d’acheminer les navires de transport en contournant l’Island n°10. Ainsi, pendant trois semaines, alors que les navires à mortier bombardaient les sudistes de loin, les troupes de Pope s’attelèrent à la percée d’un canal de 15 kilomètres de long, 15 mètres de large et 1,5 mètre de profondeurs, assez pour les navires de transport, qui purent de la sorte rejoindre New Madrid, mais pas pour les canonnières qui devraient tout de même forcer le passage pour venir protéger les forces de Pope lors de leur traversée.[12]

Foote continuait d’être peu enclin à l’idée de faire passer ses navires sous le nez des canons sudistes, mais d’une part sous la pression de Pope et Halleck et d’autre part parce que le commandant du Carondelet, Henry Walke, se porta volontaire pour essayer de forcer le passage, Foote accepta la proposition de ce dernier. Dans la nuit du 4 au 5 avril, profitant d’un orage nocturne, le Carondelet se lança et ne fut repéré que trop tard par les sudistes qui ne purent l’empêcher de passer avec pour conséquence que Pope disposait maintenant d’une première canonnière pour protéger ses navires de transport. Mais le commandant nordiste continua de demander que Foote lui fasse parvenir au moins un autre navire. Ainsi, dans la nuit du 6 au 7 avril, le Pittsburg parvint lui aussi à franchir les défenses de l’ile pour aller soutenir l’infanterie en aval.[13]

Dès qu’il arriva à New Madrid, Pope envoya le Carondelet bombarder les batteries sudistes établies près de Tiptonville pour en sécuriser les lieux de débarquement potentiels et ainsi assurer une traversée sans danger aux navires de transports qui commencèrent à acheminer ses fantassins sur la rive orientale du Mississippi dès le 7 avril. Conscient qu’il ne pourrait rien faire contre les deux canonnières cuirassées, Hollins se replia en aval avec ses navires pour aller participer à la défense de La Nouvelle Orléans. Une fois la traversée des nordistes effectuée sans opposition, le général William Whann Mackall, qui avait remplacé McCown à la tête des forces sudistes le 31 mars, fit évacuer l’ile dans le but de tenter d’extraire ses troupes du piège avant que la route de Tiptonville ne soit fermée. Une course de vitesse s’engagea alors entre les deux camps à l’issue de laquelle, les fédéraux occupèrent la petite ville en premier, coupant la dernière voie d’approvisionnement des sudistes et, le 8, Mackall présenta sa reddition et celle de l’Island n°10 désormais déserte que la flotte de Foote occupa.[14]

Figure 114 : Positions des deux camps aux abords de l’Island N°10

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Source: PROCTOR Redfield, et alii, Atlas to accompany the official records of the Union and Confederate armies, Série 1, Volume 8, Washington: Government Printing Office, 1891-1895, p 85.

De part la quasi absence de combats due au fait qu’elle se caractérisa essentiellement par des manœuvres, cette campagne fit relativement peu de victimes. L’Union enregistra quelques 50 pertes contre une trentaine pour le Sud. Mais les confédérés eurent tout de même à déplorer la perte de l’intégralité des hommes engagés, tous fait prisonniers, et des batteries d’artillerie.[15]

Cette campagne de l’Island n°10 fut un succès important pour l’Union sur le plan tactique et dans une moindre mesure stratégique. Tactiquement, Pope remporta une victoire presque sans combat et annihila une force confédérée sans que la sienne ne soit en rien altérée, un succès qui lui valut la reconnaissance de l’Union et surtout de Halleck qui jugea cette victoire plus importante que celle de Grant aux Forts Henry et Donelson. Néanmoins, ce succès doit être nuancé. La principale difficulté dont Pope eut à triompher fut le Mississippi lui-même, les défenses des forces sudistes en apparence formidables s’étant en réalité avérées complètement inadéquates.[16] Premièrement, New Madrid était indéfendable avec si peu d’hommes et ce d’autant plus lorsque les fédéraux reçurent les pièces d’artillerie lourdes. Deuxièmement, et ce fut un enseignement majeur pour la suite des opérations fluviales, la possibilité pour les canonnières cuirassées de passer sous le nez des fortifications sudistes sans trop de danger apparu avec l’action du Carondelet, réduisant considérablement l’efficacité de celles-ci sur l’Island n°10. Une leçon dont les fédéraux se souviendront lors des futures opérations du même genre, particulièrement face à Vicksburg l’année suivante. Enfin, la nature même du terrain où étaient installées ces positions, une péninsule ne bénéficiant que de deux accès possibles et dès lors difficilement approvisionnable, eut pour conséquence que les forces confédérées furent très aisément prises au piège sans possibilité de victoire ni de fuite.
Stratégiquement, la campagne permit à l’Union d’ouvrir le Mississippi jusqu’à la place forte confédérée suivante, Fort Pillow, les navires de Foote étant maitres des flots grâce à leur supériorité face à la flotte sudiste. Mais la vraie progression stratégique de ce début avril 1862 fut ailleurs. Comme nous l’avons déjà dit, alors que Pope manœuvrait le long du Mississippi, Grant en fit de même le long du Tennessee, initiant une campagne qui le mena à la bataille de Shiloh et dont le résultat rendit effective la prise de contrôle du Tennessee Occidental qui n’était jusqu’à présent que potentielle.


[1] James McPHERSON, op.cit., page 452.

[2] Trois autres positions fortifiées confédérées de moindre ampleur existaient également dans ce secteur du Mississippi, les Forts Harris, Randolph et Wright, tous situés entre Fort Pillow et Memphis.

[3] Shelby FOOTE, op.cit., page 308.

[4] Idem, page 324. ; Bruce CATTON, op.cit., page 216.

[5] Ibid. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 307-308. ; Idem, page 324.

[6] Bruce CATTON, op.cit., pages 239-240. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 307-308.

[7] Bruce CATTON, op.cit., page 240.

[8] Shelby FOOTE, op.cit., page 310.

[9] Bruce CATTON, op.cit., page 240.

[10] Shelby FOOTE, op.cit., page 309.

[11] James McPHERSON, Atlas of the Civil War, op.cit., page 55. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 310.

[12] Bruce CATTON, op.cit., page 241. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 311.

[13] Idem, pages 311-313. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 243-244.

[14] Idem, page 244. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 313. ; James McPHERSON, La Guerre de Sécession, op.cit., page 453.

[15] Frances KENNEDY, op.cit., page 57. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., New Madrid/Island no. 10, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[16] Bruce CATTON, op.cit., page 245.

La campagne des Forts Henry et Donelson

Le début de l’année 1862 avait vu, au Kentucky, les forces fédérales de Buell tester le flanc droit de la ligne défensive de Johnston et ainsi sécuriser la partie orientale de l’état en chassant les troupes confédérées de Crittenden jusqu’au Tennessee. Alors que ces actions se déroulaient, Halleck, conscient de la pression politique exercée depuis Washington pour que des résultats soient acquis dans son secteur, mit lui aussi une campagne en marche pour s’en prendre cette fois à la gauche du commandant sudiste. Plus précisément, il donna son feu vert à Grant qui lui proposa un plan devant permettre de chasser les confédérés des deux places fortes qu’ils occupaient au Kentucky, Columbus et Bowling Green, et ouvrir le Tennessee Occidental à une invasion fédérale.

Grant entendait frapper les Forts Henry et Donelson, points faibles de la ligne défensive sudiste car peu défendus et gardant l’entrée des deux voies d’invasion du Tennessee Occidental les plus stratégiquement favorables, les rivières Tennessee et Cumberland.[1] En effet, de par leur orientation nord-sud, ces deux rivières coupaient perpendiculairement la ligne défensive de Johnston en son centre, pénétraient au cœur du Tennessee Occidental en y ouvrant la navigation jusqu’à Decatur et Nashville et, tant que leur flotte fluviale était supérieure à celle du Sud, les fédéraux pourraient à la fois couper les nombreuses voies ferrées présentent dans la région et dont dépendaient les dernières forces sudistes installées au Kentucky mais également défendre ces voies de communications, qui pourraient approvisionner avec une plus grande sécurité que les voies de chemin de fer, les forces fédérales qui, une fois les troupes de Johnston contraintes au repli sur une nouvelle ligne défensive, se seraient rendues maitre de la majeure partie du Tennessee Occidental et donc de Nashville, l’un des principaux centre manufacturier du Sud et important dépôt militaire.

Bien conscient de cette vulnérabilité, les confédérés avaient eux aussi commencé à prendre des mesures pour sécuriser les deux rivières et entamèrent dès la fin de l’année 1861 la construction de trois forts, situés juste au sud de la frontière entre le Tennessee et le Kentucky, et le long des deux rivières pour en barrer la navigation, les Forts Heiman et Henry de part et d’autre de la Tennessee et le Fort Donelson sur la Cumberland. Cependant, ces forts n’étaient pas encore terminés et peu défendus si bien que Johnston savait dès lors que son point faible se situait là car comme le note Shelby Foote, sa ligne défensive dépendait des lignes de chemin de fer – d’une part pour les approvisionnements mais aussi et surtout pour déplacer des troupes d’un point à l’autre dans le but de contrer la supériorité numérique des fédéraux et ce malgré le fait que cette ligne se trouvait en arc de cercle inversé, ne disposant donc pas de l’avantage des lignes intérieures – mais celles-ci traversaient les deux rivières via des ponts que la flotte nordiste pouvait aisément détruire. En somme, tant que les forts barraient la navigation, la ligne défensive sudiste tenait grâce aux lignes de chemin de fer.[2] Mais surtout, Johnston était conscient qu’il ne pouvait rien y faire tant que les fédéraux ne prenaient pas l’initiative car il ne disposait pas de suffisamment d’hommes pour couvrir l’ensemble des territoires qu’il devait défendre malgré les demandes fréquentes qu’il adressa aux autorités confédérées pour obtenir des renforts. Dès lors, il ne pouvait se permettre d’affaiblir un point de sa ligne, que ce soit Bowling Green ou Columbus, pour renforcer les forts car cela ne ferait que déplacer son point faible en un autre endroit où les fédéraux pourraient le frapper, il était condamné à attendre de voir où ceux-ci porteraient leur attaque pour pouvoir y réagir.

Pour mener sa tâche, le commandant sudiste disposait toujours des mêmes effectifs que lors de la campagne précédente, à la seule différence que ce qui restait des troupes de Crittenden se trouvaient maintenant à proximité de Murfreesboro mais rejoindrait le gros des forces, quelques 14 000 hommes, sous les ordres de Hardee à Bowling Green. Il faut ajouter à cela Pillow et Clark qui disposaient de 8000 hommes répartis entre Clarksville et Hopkinsville, Buckner et Floyd avec environ 5000 à Russellville, Tilgham qui défendait les Forts Henry et Donelson avec plus ou moins 4000 hommes et enfin, Polk qui se trouvait à Columbus avec 17 000 hommes. De plus, Johnston pouvait également compter sur la présence de la cavalerie de Forrest.[3]
Pour ce qui concerne les forts, au déclenchement de cette campagne, ils étaient tous dans un état d’avancement très différent. Le plus abouti était le Fort Donelson sur la Cumberland près de la ville de Dover dont la construction commença en mai 1861. Celui-ci était cerné par les Hickman et Indian Creeks et situé en amont de la ville, sur la rive occidentale de la rivière, là où la rive dominait le cours de l’eau. A la suite du Fort Donelson, les confédérés entamèrent la construction des Forts Henry et Heiman sur la Tennessee. Le choix de l’emplacement du Fort Henry fut beaucoup plus difficile à établir cette fois en raison de la nature du terrain dans ce secteur. Finalement, le choix se porta sur Kirkman’s Old Landing bien que cette position se trouvait en contrebas de la rivière et était entourée de collines dominantes. Dans le même temps, et dans le but d’empêcher toute force ennemie d’utiliser ces hauteurs, les confédérés y établirent le Fort Heiman, le plus petit des trois. Cependant, le principal problème de ces positions fut la priorité qui y fut accordée, si bien que leur construction ne fut jamais complètement achevée en raison du manque de troupes, de matériaux et de leadership alloués.[4]

De l’autre côté, l’Union disposait toujours d’une part des forces de Buell présentes au Kentucky mais qui n’interviendront pas de façon directe dans cette campagne, et surtout d’autre part des troupes de Grant positionnées aux alentours de Cairo, l’Armée du Tennessee, forte d’environ 27 500 hommes répartis en trois divisions, deux de trois brigades et une de quatre sous les ordres de généraux McClernand, Smith et Wallace. A cela s’ajoute la petite flotte fluviale de l’amiral Foote composée de six canonnières cuirassées, les USS St Louis, Carondelet, Cincinnati, Pittsburg, Louisville et Essex et de trois en bois, les USS Tyler, Conestoga et Lexington.[5]

Sur les autres théâtres, la situation était relativement calme. Au Kentucky, les cavaliers de Morgan lancèrent, fin janvier, deux raids contre les villes de Greensburg et Lebanon mais sans grande incidence.
De l’autre côté du Mississippi, deux campagnes se mirent en place, l’une menée par l’Union, au Missouri ou Curtis se mit en route dans le but de chasser les forces de Price vers l’Arkansas, et l’autre par la Confédération qui chercha, par l’entremise du général Sibley en route vers Albuquerque, à conquérir le territoire du Nouveau Mexique.
Plus à l’est, le Nord commença à renforcer son blocus des côtes atlantiques de la Confédération en dépêchant une force expéditionnaire amphibie sous les ordres de Burnside contre l’île de Roanoke et ses alentours en Caroline du Nord.
Enfin, en Virginie Occidentale, des mouvements de troupes sans combats réels marquèrent les forces de Jackson présentes aux abords de Romney et les troupes fédérales se trouvant face à lui pour défendre la Baltimore and Ohio Railroad.[6]

Grant reçu finalement de Halleck l’autorisation de mettre en œuvre son plan contre les forts. Ainsi, le 2 février, il fit embarquer deux de ses trois divisions, celles des généraux McClernand et Smith, soit environ 15 000 hommes, dans neuf navires de transport qui les amenèrent sur une position située à environ six kilomètres en aval des Forts Henry et Heiman, à Camp Halleck, où les derniers éléments arrivèrent le 5 février, précédés de la flotte de Foote, exception faite des USS Pittsburg et Louisville laissé en arrière.[7]

Au matin du 6 février, les fédéraux se mirent en action à 11 heure. Alors que les sept navires de Foote descendaient la rivière, les deux divisions d’infanterie en firent de même sur les deux rives, Smith à l’ouest et McClernand à l’est. Ainsi, Grant entendait bombarder les forts depuis la rivière tout en les encerclant par la terre pour éviter que les confédérés ne puissent s’en échapper.[8] Cependant, Tilgham, qui commandait les forces présentes dans ces deux forts, sachant qu’il ne pouvait pas faire le poids face à une telle force et ce d’autant plus que la montée des eaux de la rivière avait partiellement inondé Fort Henry et rendu inutilisable sept de ses quinze canons, ordonna l’évacuation complète du Fort Heiman et ne laissa qu’une compagnie d’environ 90 hommes pour défendre Fort Henry juste assez longtemps pour permettre au reste des troupes, environ 2500 hommes, de se replier sur Fort Donelson.[9] Ralenti par les routes détrempées, les forces de Grant arrivèrent trop tard pour empêcher la fuite des confédérés qui arrivèrent au Fort Donelson le lendemain sans Tilgham qui ne quitta pas Fort Henry comme c’était prévu et fut fait prisonnier après avoir présenté la reddition du fort environ deux heures après le début des combats alors que les fantassins nordistes n’y arrivèrent qu’environ une heure plus tard. Au final, le duel d’artillerie entre Fort Henry et la flottille fédérale ne fit que peu de victimes, une dizaine de morts dans chaque camp en plus de mettre hors service l’USS Essex et endommager les autres navires fédéraux.[10]

Avec la chute de Fort Henry, la Tennessee s’ouvrit subitement à l’Union et Grant exploita immédiatement l’opportunité en envoyant les trois canonnières de bois de Foote, sous les ordres du lieutenant Set Ledyard Phelps, remonter la rivière pour aller détruire le 8 février le pont de la Memphis and Ohio Railroad l’enjambant en amont de Danville afin de couper là une voie de communication importante qui permettait de connecter les deux flancs de la ligne défensive sudiste et donc de la sorte protéger ses arrières en s’assurant que les forces de Polk ne pourraient venir le surprendre. Les navires continuèrent ensuite jusqu’à Muscle Shoals, près de Decatur. En chemin, les navires nordistes coulèrent ou capturèrent neuf navires sudistes.[11]

Johnston compris lui aussi que la chute de Fort Henry et l’ouverture de la Tennessee à l’Union rendait la présence de ses forces au Kentucky intenable car pouvant être attaqués à la fois par le nord et l’est par les troupes de Buell et par l’ouest par celles de Grant une fois que celui-ci aurait pris Fort Donelson, ce qui n’était plus qu’une question de temps, la position du fort étant maintenant devenue intenable car pouvant être attaquée par terre et rivière. Johnston savait donc qu’il ne pouvait tenir Bowling Green face à la supériorité numérique nordiste et qu’amener des renforts prendrait trop de temps puisque ceux-ci devraient d’abord être acheminé de Columbus jusqu’à Decatur avant de pouvoir franchir la Cumberland à Nashville pour ensuite arriver à Bowling Green si toutefois les navires fédéraux n’avaient pas déjà coupé cette voie en remontant la rivière jusque-là après avoir pris Fort Donelson. Car c’était là le principal risque, si le fort tombait et que les forces sudistes se trouvaient toujours sur la rive nord de la Cumberland, celles-ci seraient isolées face à un ennemi supérieur en nombre, avec dans leur dos une rivière difficilement franchissable – en raison du peu de pont l’enjambant – et dans la presque impossibilité de recevoir des renforts ou des approvisionnements pour les mêmes raisons. Ne pouvant risquer un tel scenario qui impliquerait la quasi désintégration de près de la moitié de ses forces et donc de sa ligne défensive, le 11 février, Johnston ordonna le repli des forces présentes à Bowling Green sur Nashville, abandonnant pour de bon le Kentucky à l’Union. Dans le même temps, il envoya Beauregard, tout juste arrivé de Virginie, vers Columbus afin de préparer le repli des troupes de Polk vers Fort Pillow. Cependant, et bien qu’il fût fort probablement conscient de l’impossibilité de défendre Fort Donelson, il y dépêcha tout de même des renforts, les divisions de Buckner et Pillow et la brigade de Floyd. La principale raison à cela se trouve probablement dans la position précaire dans laquelle se trouvaient ses forces alors présentes à Bowling Green. Si Grant prenait Fort Donelson trop vite, celles-ci n’auraient pas le temps de franchir la Cumberland et seraient alors dans une situation intenable où elles pourraient être attaquées simultanément par les forces de Grant et celles de Buell qui avançaient lentement mais surement depuis Louisville. Ainsi, Johnston raisonna probablement que sa meilleure chance de sauver ces forces était de renforcer Fort Donelson afin que celui-ci tienne assez longtemps pour permettre au reste des troupes sous le commandement de Hardee d’atteindre Nashville où elles seraient en sécurité et que les renforts envoyés au fort abandonnent ensuite celui-ci pour faire leur jonction avec le gros des troupes et de la sorte pouvoir continuer le combat par la suite.[12]

Figure 108 : Impact de la chute de Fort Henry sur la ligne défensive sudiste

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Source: JESPEREN Hal, Fort Henry Campaign, February 1862, Cartography Services by Hal Jespersen.

Dans un premier temps, le commandement du fort revint au général Giddeon Pillow qui arriva sur place le 9 février et commença à en organiser les défenses en attendant que le reste des renforts n’arrivent. Johnston confia le commandement de ces forces à Floyd.[13] Mais celui-ci n’était pas sûr de la stratégie à adopter et, le 10 février, approuva un plan que Buckner lui proposa et consistant à retirer sa division et la brigade de Floyd pour les repositionner à Cumberland City dans le but de les porter en réserve contre les forces de Grant une fois que celui-ci attaquerait le fort. Cependant, Pillow, qui commandait les forces présentes dans le fort tant que Floyd n’y était pas encore arrivé, s’opposa au plan et refusa de commencer les préparatifs en ce sens tant qu’il n’en avait pas au préalable discuté avec Floyd qui changea à nouveau d’avis. Au final, l’incapacité de ce dernier à prendre une décision ferme et définitive eut pour conséquence que le plan ne fut jamais mis en œuvre et l’ensemble des forces présentes dans le fort, quelques 17 000 hommes, une fois la petite troupe de cavalier du colonel Nathan Bedford Forrest arrivée sur place, y restèrent jusqu’à l’arrivée des fédéraux.[14]

Avec la prise de Fort Henry commença une implacable chute de domino devant emporter toute la ligne défensive sudiste. Plus rien ne protégeait Fort Donelson d’une attaque combinée par terre et par fleuve, et Grant entendait bien continuer sur sa lancée pour franchir les quelques 20 kilomètres séparant les deux forts. Mais, alors qu’il pensait pouvoir en atteindre les abords en deux jours, la météo et des nécessités organisationnelles en décidèrent autrement. La pluie et la neige transformèrent les deux routes empruntées, les Telegraph et Ridge Roads, en amas de boue difficilement franchissables pour les hommes et encore plus pour le matériel. Ce ne sera finalement qu’au soir du 12 février, après une amélioration de la météo et l’envoi en renfort de la division de Wallace décidée par Halleck qui craignait une contre-attaque confédérée, que les forces de Grant arrivèrent sur les rives de la Cumberland et s’installèrent sur une ligne de crètes cernant les positions sudistes. McClernand tenait la droite et Smith la gauche des positions fédérales. Dans le but de pouvoir bombarder le fort par les deux côtés, Grant fit prévenir Foote d’amener sa flottille sur la Cumberland, face au fort.[15]

Figure 109 : Mouvement des forces fédérales face aux Forts Henry et Donelson

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Source: JESPEREN Hal, Fort Henry and Donelson, February 1862, Cartography Services by Hal Jespersen.

Le 13, pour tester les défenses sudistes, Grant fit avancer les divisions de Smith et McClernand, ce qui résulta en échange de tirs d’artillerie et d’escarmouches de tirailleurs mais en dehors du fait de révéler le fait que les défenses sudistes étaient plus solides que prévu, ne permit pas d’accomplir d’avancée significative. Pire, le seul navire nordiste présent et engagé dans les affrontements du jour, le USS Carondelet, fut endommagé après un duel d’artillerie avec les batteries confédérées.[16]
Dans la soirée, Foote arriva avec le reste de sa flottille – quatre canonnières cuirassées, les USS Louisville, St Louis, Pittsburg et Carondelet et deux canonnières en bois, les USS Tyler et Conestoga – ainsi que le plus gros des forces de la division de Wallace qui vinrent se placer au centre de la ligne fédérale après avoir commencé à débarquer sur la rive gauche de la Cumberland dès le 12 février. Grant disposait donc maintenant d’environ 27 500 hommes aux abords du fort.[17]
Dans la soirée et la nuit, la neige recommença alors à tomber et les températures à chuter, prenant de cours les troupes mal préparées des deux camps.[18]

Le lendemain en début d’après-midi, conformément au plan de Grant qui voulait que la flottille démarre les hostilités avant que l’infanterie ne rejoigne l’action, Foote fit avancer ses navires vers le fort. Très vite, les batteries confédérées ouvrirent le feu, entamant le duel d’artillerie. Et finalement, au terme de l’engagement, les quatre navires cuirassés furent sérieusement endommagés et les nordistes n’eurent d’autres choix que de se replier sans avoir pu réduire au silence les batteries sudistes. Foote, lui-même, fut blessé au bras et à la cheville en plus d’être moralement atteint par l’échec de son attaque. Côté terre, l’inaction de l’infanterie que Grant n’envoya pas à l’assaut ne permit pas d’accroitre la pression sur les défenses sudistes et d’ainsi appuyer l’effort de la flotte, les fantassins étant maintenu dans une position défensive afin de prévenir une éventuelle fuite des sudistes.[19]

Malgré le succès du jour, Floyd, Pillow et Buckner étaient pessimistes sur leurs chances de succès finales, si bien qu’au soir du 14, ils organisèrent un conseil de guerre pour décider de la stratégie à adopter. Il en résultat la décision de percer la ligne nordiste au niveau des positions de McClernand afin d’ouvrir la route vers Nashville où ils pourraient faire leur jonction avec le reste des troupes de Johnston.[20]

Figure 110 : Positions des belligérants le 14 février 1862

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Source: JESPEREN Hal, Battle of Fort Donelson, February 14, 1862, Cartography Services by Hal Jespersen.

Au matin du 15, un peu avant l’aube, les fantassins confédérés, précédés de la cavalerie de Forrest sur l’extrême gauche, se lancèrent à l’assaut des positions de McClernand dans un vaste mouvement tournant depuis leur gauche vers la droite de façon à balayer les positions fédérales vers le sud. Celles-ci résistèrent plutôt bien dans un premier temps mais vers 8 heure commencèrent à fléchir sous la pression et le manque de munitions. Voyant son flanc droit être exposé par le repli des troupes de McClernand vers ses positions au centre de la ligne fédérale, Wallace décida de sa propre initiative d’envoyer une brigade en soutien à ce dernier, ce qui permit d’éviter une attaque sur son flanc qui aurait potentiellement pu emporter toute l’armée de Grant. En début d’après-midi, l’offensive sudiste avait réussi à ouvrir une brèche dans la ligne fédérale en ouvrant les Wynne’s Ferry et Forge Roads vers Nashville mais la fatigue des troupes commença à produire une inertie dans les deux camps qui mena à une quasi cessation des combats.[21] Ce moment s’avéra alors négativement décisif pour les confédérés dont les officiers commandants divergèrent sur la marche à suivre. Buckner estima qu’il fallait se mettre en route immédiatement vers Nashville, sans attendre que les fédéraux n’aient le temps de se ressaisir et d’amener des renforts mais Pillow pour sa part pensa qu’il fallait au préalable prendre le temps de rassembler les équipements et approvisionnements car il était convaincu que le coup porté aux fédéraux serait suffisamment fort pour les maintenir immobiles assez longtemps. Ainsi, il ordonna à ses forces de retourner vers leurs lignes de départ, au grand dam de Buckner qui plaida, en vain, sa cause auprès de Floyd. Le temps ainsi perdu par celui-ci à essayer de mettre d’accord ses deux subordonnés s’avéra fatal pour les sudistes car d’une part les fantassins confédérés abandonnèrent les routes gagnées lors des combats en retournant vers leurs positions initiales mais d’autre part, Grant, enfin arrivé sur les lieux de l’affrontement après une réunion avec Foote qui l’informa du repli de la flottille pour aller subir des réparations, prit immédiatement des mesures pour préparer une contre-attaque devant sceller le sort de ses adversaires.[22]

Figure 111 : Offensive confédérée pour percer le siège de Fort Donelson

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Source: JESPEREN Hal, Battle of Fort Donelson, Morning, February 15, 1862, Cartography Services by Hal Jespersen.

Le commandant nordiste résonna très vite qu’afin de pouvoir mettre suffisamment de pression sur son flanc, les sudistes avaient nécessairement dû affaiblir leur propre droite, si bien qu’il ordonna à sa seule division n’ayant pas encore été impliquée dans les combats du jour, celle de Smith, présente sur la gauche fédérale, de monter à l’attaque. Celui-ci s’exécuta sans attendre et, vers 14h30, ses brigades fondirent sur les défenses extérieures du fort qu’elles prirent après quelques trente minutes de combats sans grande intensité. De là, les nordistes purent dès le lendemain installer une batterie à même d’atteindre la quasi intégralité des positions sudistes. Dans le même temps, Grant avait ordonné à Wallace et McClernand d’avancer leurs forces vers la droite de façon à reprendre les positions perdues dans la matinée, ce qu’ils firent sans grande difficulté car alors que leurs troupes avançaient, celles de Pillow et Buckner se repliaient.[23]

Figure 112 : Contre-offensive fédérale contre Fort Donelson

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Source: JESPEREN Hal, Battle of Fort Donelson, Afternoon, February 15, 1862, Cartography Services by Hal Jespersen.

Avec la fin des combats, les commandants confédérés prirent la mesure de la situation et comprirent que les routes vers Nashville étaient de nouveau fermées et qu’une nouvelle attaque pour les dégager échoueraient probablement. Dès lors, seules deux solutions s’offraient à eux, subir le siège dont ils ne pourraient se sortir où se rendre immédiatement. Finalement, ils optèrent pour la seconde au grand dam de Forrest qui laissa exploser sa colère, estimant que les troupes avaient encore en elles assez de forces et de combativité pour tenter de forcer une issue plus favorable.[24] Bien déterminé à ne pas accepter la situation, Forrest se résolu à s’extraire de ce piège avec sa cavalerie, ce qu’il fit en faisant franchir la Lick Creek et les marais avoisinant à ses hommes malgré la température glacée des eaux.[25]

Mais Forrest n’était pas le seul à ne pas vouloir être fait prisonnier et si son évasion était très héroïque, celles de Floyd et Pillow le furent beaucoup moins. Durant la nuit, Floyd pourtant commandant des forces sudistes dans le fort, abandonna cette responsabilité en abdiquant son commandement à Pillow qui en fit immédiatement de même envers Buckner, laissant à celui-ci le poids de la reddition et les deux hommes prirent leurs mesures pour s’échapper, Floyd en traversant la Cumberland vers Clarksville avec un petit navire à vapeur et un régiment d’infanterie et Pillow à bord d’une barque.[26]

Tôt dans la matinée du 16 février, Buckner, nouvellement aux commandes, envoya un message à Grant demandant quels seraient ses termes pour la reddition du fort. La réponse du commandant nordiste devait devenir célèbre dans toute l’Union et tracer la ligne directrice de celui-ci pour toute la durée des hostilités : « No terms other than an unconditional and immediate surrender can be accepted ».[27] Bien que n’appréciant que peu le manque de tact et de générosité de son adversaire, Buckner n’eut d’autre choix que d’accepter et d’ainsi soumettre le fort aux forces nordistes.[28] Il est intéressant de remarquer qu’à aucun moment Grant ne s’imposa tactiquement dans cette campagne, ses victoires étant stratégiques. En effet, à Fort Henry le combat fut gagné par la flottille de Foote et ce d’autant plus que les confédérés avaient déjà décidé d’abandonner la place. A Fort Donelson, les sudistes repoussèrent les fédéraux trois fois avant que ceux-ci ne reprennent le terrain perdu. Grant fut certes plein de détermination, et ce même aux moments les plus difficiles, ce qui, avec le manque de jugement de Floyd et Pillow, lui permit d’atteindre la victoire finale, mais celle-ci n’était que stratégique, les sudistes le battant tactiquement à chaque engagement.

La première conséquence de la chute des Forts Henry et Donelson fut la perte en hommes subie par l’armée de Johnston alors que celui-ci devait déjà composer avec une infériorité numérique nette. A Fort Henry, les confédérés perdirent un peu moins d’une centaine d’hommes contre une quarantaine pour l’Union.[29] Fort Donelson, où les combats furent plus intenses, engendra plus de pertes pour les deux camps, entre 2000 et 3000 hommes pour le Nord contre près de 15 000 pour le Sud, la grande majorité ayant été fait prisonniers après la reddition du fort.[30] Avec cette campagne, Johnston perdit donc la quasi intégralité des troupes qu’il y engagea, soit environ un tiers de ses forces totales, alors que Grant, lui, ne subit que des pertes mineures.[31]

La seconde conséquence de la chute des forts fut de percer pour de bon la ligne défensive que Johnston avait établie dans le sud du Kentucky abandonnant définitivement l’état en plus de céder aux mains des nordistes le contrôle des Cumberland et Tennessee. La première créant une séparation stratégique entre le Kentucky et le Tennessee, raison pour laquelle toutes les forces sudistes encore présentes à Nashville au moment de la chute de Fort Donelson firent face au danger d’être attaquées par les forces de Grant et Buell. Pour prévenir ce risque Johnston les redéploya immédiatement sur Murfreesboro en quittant Nashville, mouvement qui fut terminé aux alentours du 23 février.[32]
La seconde, elle, divisait en deux l’état du Tennessee et coupait donc en deux les positions des forces sudistes établies de part et d’autre. Bien conscient que cette situation n’était pas tenable car ses forces risquaient d’être attaquées l’une après l’autre par les nordistes qui pourraient avoir recours à leur supériorité maritime pour couvrir leurs arrières alors qu’ils attaqueraient les forces sudistes avec leur supériorité numérique sur terre, Johnston décida de les regrouper sur une nouvelle ligne défensive qui ne serait pas coupée dans un axe nord-sud par une voie fluviale et qui disposerait d’une ligne de communication ferroviaire pour ses approvisionnent et opta pour une concentration sur Corinth où passait la Memphis and Charleston Railroad. Ce faisant, Johnston abandonna tout le Tennessee Occidental puisque les troupes de Polk devait se retirer de Columbus et celles sous son commandement direct de Murfreesboro, permettant à Grant d’atteindre l’objectif stratégique qu’il pensait que sa campagne permettrait d’atteindre.[33] Seule la brigade de Floyd fut transférée vers Chattanooga, un important nœud ferroviaire situé dans le sud du Tennessee Oriental faisant la connexion entre la Virginie, la Géorgie, le Tennessee et la vallée du Mississippi.[34]

Une troisième conséquence de la campagne fut la réorganisation des forces fédérales. Sous le commandement de Pope, fut levée la toute nouvelle Armée du Mississippi qui, tant qu’elles ne s’étaient pas retirées, menaçait les forces de Polk à Columbus depuis la rive occidentale du fleuve à Commerce où il disposait d’environ 23 000 hommes.[35] Grant et Halleck furent promus au rang de général de division et ce dernier reçu en plus le commandement des toutes les forces fédérales présentes à l’ouest des Appalaches, gagnant donc le duel qui l’opposait à Buell.

Côté sudiste aussi une certaine réorganisation eut lieu. Davis décida de faire parvenir des renforts à Johnston afin de l’aider à défendre sa nouvelle ligne défensive, il dépêcha sur place près de 15 000 hommes en renforts, 10 000 sous les ordres de Bragg venus de Mobile et Pensacola et 5000 sous ceux du général Daniel Ruggles en provenance de la Nouvelle-Orléans. Ce faisant, Davis prit le risque d’affaiblir les défenses côtières sudistes le long du Golfe du Mexique mais céda devant la nécessité de défendre la ligne défensive en cours d’élaboration dans le nord de l’état du Mississippi.[36] Conséquence de cette réorganisation, l’Armée du Kentucky Central changea de nom pour devenir l’Armée du Mississippi.

Figure 113 : Situation des belligérants à la fin de la campagne des Forts Henry et Donelson

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Source: UNITED STATES MILITARY ACADEMY, Henry and Donelson Campaign, Strategic Situation at the End of the Campaign, 27 February 1862, West Point: Department of History.

En conclusion, cette campagne démontra que Johnston était condamné à voir sa ligne être brisée car il avait la lourde et impossible tâche de prévoir et contre-carrer toutes les approches fédérales contre n’importe quel point de sa ligne en y déployant suffisamment de forces pour la tenir. Or cela demandait d’une part des moyens en troupes et en équipements qu’il n’avait pas et une capacité d’anticipation qui ne pouvait jamais être complètement infaillible.[37] Dès lors, si Johnston n’avait pas le droit à l’erreur, les fédéraux n’avaient, eux, besoin que d’une seule occasion couronnée de succès, même si elle devait être précédée par de nombreux échecs pour réussir à percer la ligne défensive sudiste. Avec sa campagne, Grant parvint ainsi à réaliser cette percée qui permit à l’Union de gagner beaucoup de terrain tout en infligeant de lourdes pertes à leurs adversaires. Mais le gain ne fut pas que territorial, avec la perte de Nashville, le Sud perdit sa première capitale d’état – marquant un coup moral – et avec elle le principal centre manufacturier sudiste, un arsenal et dépôt militaire majeur. De plus, le Tennessee Central, désormais ouvert aux forces nordistes et perdu pour leur adversaire, était la région la plus productrice en fer de la Confédération.

La perte des Forts Henry et Donelson, première victoire signifiante de la guerre, fut donc, aux yeux de beaucoup, le premier d’une série de dominos dont l’enchaînement allait mener à Appomattox Court House.
Et pour l’heure, l’Union commença à préparer ses plans pour attaquer le domino suivant, la nouvelle ligne défensive de Johnston mais pour cela, il fallait au préalable attaquer les positions défensives sudistes sur le Mississippi au niveau de New Madrid et de l’Island N°10 que le départ de Polk de Columbus rendait vulnérable à la nouvelle Armée du Mississippi de Pope.[38]


[1] John KEEGAN, op.cit., page 123. ; Deux autres voies d’invasion potentielle du Tennessee Occidental existaient également, le Mississippi et la Mobile et Ohio Railroad. Mais la première n’était pas encore ouverte car barrée par des fortifications sudistes sur ses berges et la seconde présentait l’inconvénient de toutes les voies de chemin de fer, elle était vulnérable à des raids qui y couperaient, au moins temporairement les approvisionnements.

[2] Shelby FOOTE, op.cit., page 174.

[3] Idem, pages 172-173. ; Bruce CATTON, op.cit., page 149.

[4] GOTT Kendal D., Fort Henry-Fort Donelson Campaign, Virginia Center for Civil War Studies at Virginia Tech.

[5] James McPHERSON, La Guerre de Sécession, op.cit., page 430. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 185.

[6] FREDRIKSEN John C., Civil War Almanac, New York: Checkmark Books, 2008, pages 100-114.

[7] GARCIA Pedro, Taking Fort Henry and Donelson: Turning Point in the Rebel West: Warfare History Network, 2017. ; Kendall GOTT, op.cit.

[8] Shelby FOOTE, op.cit., page 186.

[9] Idem, page 188.

[10] Kendall GOTT, op.cit. ; Pedro GARCIA, op.cit. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 189-190. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 150-151. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 44.

[11] Pedro GARCIA, op.cit. ; James McPHERSON, pages 430-431. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 190-191. ; John KEEGAN, op.cit., pages 125-126.

[12] Shelby FOOTE, op.cit., page 193. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 151-152.

[13] Shelby FOOTE, op.cit., pages 193-194.

[14] Kendall GOTT, op.cit. ; Pedro GARCIA, op.cit.

[15] Ibid. ; James McPHERSON, op.cit., page 434.

[16] Shelby FOOTE, op.cit., pages 199-200.

[17] James McPHERSON, op.cit., page 434. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 200-202. ; Bruce CATTON, op.cit., page 155.

[18] Pedro GARCIA, op.cit. ; Kendall GOTT, op.cit. ; Lors de leur progression vers Fort Donelson, encouragés par des températures étrangement clémentes, les fantassins nordistes, encore mal disciplinés et inexpérimentés en ce début de conflit abandonnèrent leurs équipements hivernaux sur les routes afin de de se délester de poids qu’ils jugèrent inutiles au vue des conditions météorologique. Avec le retour du froid, beaucoup paieront cette décision et plus particulièrement les soldats blessés et coincés entre les lignes à la suite des combats et qui périront de froid.

[19] Pedro GARCIA, op.cit. ; Kendall GOTT, op.cit. ; James McPHERSON, op.cit., page 434. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 203-205. ; Bruce CATTON, op.cit., page 156.

[20] James McPHERSON, op.cit., page 435. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 205-206. ; Bruce CATTON, op.cit., page 157.

[21] James McPHERSON, op.cit., page 435.

[22] Pedro GARCIA, op.cit. ; Kendall GOTT, op.cit. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 206-207. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 157-158.

[23] Pedro GARCIA, op.cit. ; James McPHERSON, op.cit., page 436. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 207-209. ; Bruce CATTON, op.cit., page 158.

[24] Bruce CATTON, op.cit., pages 158-159.

[25] James McPHERSON, op.cit., page 437. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 210-211. ; Bruce CATTON, op.cit., page 159.

[26] Pedro GARCIA, op.cit. ; Kendall GOTT, op.cit. ; James McPHERSON, op.cit., pages 436-437. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 211-212. ; Bruce CATTON, op.cit., page 159.

[27] A la suite de la chute de Fort Donelson, la presse nordiste encensera Grant avec le surnom de Unconditional Surrender Grant, les initiales de ses prénoms étant « U » et « S » pour Ulysses Simpson Grant.

[28] James McPHERSON, op.cit., page 437. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 211-212. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 159-160.

[29] FLOYD Dale E., LOWE David W., Fort Henry, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 44.

[30] FLOYD Dale E., LOWE David W., Fort Donelson, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 45-47. ; Le nombre total des forces perdues par la Confédération à Fort Donelson peut difficilement être établi en raison du fait qu’après la reddition de Buckner, les fédéraux n’établirent pas de périmètre de surveillance afin de garder les nombreux prisonniers sudistes, si bien qu’un nombre indéterminé d’entre eux franchit tout simplement et sans encombre les lignes fédérales afin d’aller rejoindre les forces confédérées.

[31] James McPHERSON, op.cit., page 438. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 215.

[32] Shelby FOOTE, op.cit., pages 215-216. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 161-162.

[33] James McPHERSON, op.cit., page 438. ; Bruce CATTON, op.cit., page 165. ; John KEEGAN, op.cit., page 128. ; James McPHERSON, Atlas of the Civil War, op.cit., pages 46-47.

[34] Foote p. 319-320.

[35] James McPHERSON, La Guerre de Sécession, op.cit., page 438.

[36] Shelby FOOTE, op.cit., page 319. ; Bruce CATTON, op.cit., page 165.

[37] Idem, pages 164-165.

[38] Pedro GARCIA, op.cit.

La consolidation du contrôle du Kentucky Oriental

Après Fort Sumter, les deux camps commencèrent à avancer leurs pions dans les états frontaliers et disputés afin d’une part en assurer le contrôle et d’autre part y établir des lignes défensives pour les autres états avoisinants, ceux constituant la profondeur stratégique et économique des belligérants.
Sur le théâtre du Mississippi, soit entre le fleuve du même nom et la chaine des Appalaches, cette dynamique pris place au Kentucky. Dans un premier temps, Nord comme Sud respectèrent la neutralité déclarée de l’état mais très vite, cette situation intenable en pratique prit fin avec l’invasion des forces des deux camps qui coupèrent le Kentucky en deux, les deux tiers nord sous le contrôle de l’Union et le tiers sud sous celui de la Confédération. Cette prise de contrôle s’accompagna d’actions mineures qui permirent dans un premier temps de tracer les lignes de front et dans un second d’ouvrir la voie à l’étape suivante, l’exploitation des acquis pour pousser plus loin l’avantage stratégique.
Ainsi, Nord comme Sud avaient des visées sur le Kentucky dont la situation géographique et la population divisée pouvant basculer d’un côté comme de l’autre en firent le pivot géostratégique du théâtre du Mississippi. Sous contrôle sudiste, l’état serait un tampon stratégique entre les états nordistes de l’Illinois, l’Indiana et l’Ohio et celui sudiste du Tennessee en plus de placer la frontière nord de la Confédération sur la rivière Ohio, une ligne facilement défendable d’où les sudistes pourraient aisément menacer de couper l’Union en deux en envahissant l’état du même nom, ce qui représenterait une menace stratégique énorme mais aussi politique en faisant poindre le risque d’un second éclatement de l’Union entre les états du Midwest et ceux de Nouvelle-Angleterre. A l’inverse, un contrôle fédéral du Kentucky annihilerait cette menace en en faisant toujours un tampon défensif mais ouvrirait également la vallée du Mississippi aux forces fédérales qui pourraient s’en servir pour eux aussi couper le territoire ennemi en deux.
Par conséquent, les deux camps avaient donc en ligne de mire ces possibilités et la campagne à venir allait marquer la première d’une série rapide au cours de laquelle nordistes et sudistes allaient chercher à pousser l’adversaire hors du Kentucky dans le but de s’octroyer un avantage géostratégique pouvant leur faire gagner la guerre.

Les forces de l’Union présentent dans la région du Kentucky appartenaient à deux départements différents. Celui de l’Ohio, sous le commandement du général Don Carlos Buell et dont la zone de responsabilité comprenait l’ensemble de l’état exception faite de la partie se trouvant à l’ouest de la rivière Cumberland qui relevait du second département, celui du Missouri maintenant commandé par le général Henry Wagner Halleck dont relevait aussi l’état homonyme.[1] Le département de l’Ohio se composait de l’armée du même nom qui était forte d’entre 50 000 et 70 000 hommes répartis en cinq divisions. Trois, celles des généraux Alexander McDowell McCook, Ormsby MacKnight Mitchell et William Nelson, concentrées aux alentours de Louisville. A côté de cela, la 1ère division du général George Henry Thomas était déployée entre Lebanon, Columbia et Somerset et la 5ème division du général Thomas Leonidas Crittenden à Calhoun. Pour le second département, seuls les 20 000 hommes sous les ordres de Grant et installées à Cairo furent un facteur dans cette campagne car étant les seuls présents au Kentucky.[2]

De l’autre côté, les forces sudistes se composaient de l’Armée du Kentucky Central, dépendant du département de l’Ouest dont le commandant en chef était le général Albert Sidney Johnston. Cette armée se composait d’environ 50 000 hommes répartit sur une ligne défensive présente dans le sud du Kentucky. 17 000 hommes tenaient Columbus, face aux forces de Grant, sous les ordres du général Leonidas Polk, 4000 hommes défendaient les forts Henry et Donelson sous le commandement du général Lloyd Tilgham, 15 000, commandés par le général Simon Bolivar Buckner – remplacé le 5 décembre par le général William Joseph Hardee – tenaient Bowling Green et 8000 autres, sous les commandements des généraux Charles Clark et Gideon Pillow se trouvaient à Hopkinsville et Clarksville. Enfin, 4000 hommes étaient stationnés à Mill Springs sous la direction du général Felix Kirk Zollicoffer. A cela, il convient d’ajouter la présence dans le secteur de deux forces de cavalerie sous les ordres du général Nathan Bedford Forrest et du capitaine John Hunt Morgan.[3]

Lincoln avait, depuis le début des hostilités, été très envieux de porter assistance aux populations pro-unionistes présentes dans les états ayant fait sécession comme cela avait été le cas en Virginie Occidentale. Ainsi, une fois informé qu’une forte majorité des habitants du Tennessee Oriental étaient opposés à la sécession de leur état, le Président voulu leur faire parvenir des troupes et confia cette tâche aux forces présentes au Kentucky. Mais deux obstacles de taille barraient la route à cette entreprise. D’abord, l’absence de voie ferrée dans l’est du Kentucky pour servir de voie d’approvisionnement à toute force avançant vers le Tennessee Oriental et ensuite la présence à la frontière des deux états des monts Cumberland, difficilement franchissables. Les nordistes tentèrent une timide tentative à la fin de l’année 1861 lorsque Thomas commença à progresser dans cette direction mais fut finalement rappelé par son supérieur, le général William Tecumseh Sherman alors à la tête du Département de l’Ohio car celui-ci était tombé dans un piège de désinformation tendu par Johnston qui lui fit croire à une concentration de forces sudistes au centre de la ligne défensive confédérée et de l’imminence d’une attaque contre Louisville. Cet épisode mit d’une part fin au commandement de Sherman qui fut remplacé par Buell le 7 novembre mais aussi par la même occasion mit un terme à l’insurrection de la population pro-unioniste dans l’est du Tennessee qui avait éclatée avec l’annonce de l’arrivée imminente des forces de Thomas qui ne se montrèrent finalement jamais et qui fut donc durement réprimée par les forces confédérées.[4]
Bien que cette tentative avorta, la « libération » du Tennessee Oriental figurait toujours dans les objectifs des forces nordistes du Kentucky. Mais ce n’était pas le seul, elles avaient aussi, et surtout, pour mission de sécuriser le contrôle de l’état, aussi bien par l’occupation effective du terrain qu’en gagnant, où à tout le moins en ménageant, l’opinion de la population locale, afin de pouvoir préparer l’étape suivante, la progression vers le fleuve Mississippi. Halleck et Buell devaient trouver un moyen de percer la ligne défensive de Johnston. Buell commença donc à prendre des mesures pour chasser définitivement les sudistes de l’est du Kentucky pour d’une part y assurer la main mise de l’Union et d’autre part ouvrir la route vers Cumberland Gap, point de passage obligé pour toute force fédérale avançant vers le Tennessee Oriental mais aussi pour repousser le flanc droit de la ligne confédérée et de la sorte menacer celle-ci dans son ensemble dans le cas où les forces fédérales choisiraient de progresser non pas vers l’est du Tennessee mais vers sa partie occidentale, en soutien des forces qui bougeraient vers le Tennessee. Ainsi, le plan de Buell était de faire mouvoir la 1ère division de Thomas vers Mill Springs et livrer combat aux troupes de Zollicoffer pour les repousser.[5]

De l’autre côté, les objectifs de Johnston au Kentucky étaient simples. Faisant face à une large supériorité numérique des nordistes, il lui fallait défendre le Tennessee en gardant la main mise sur la partie sud du Kentucky, le long de sa ligne défensive déjà établie. Et pour ce faire, son plan était simple à concevoir mais bien plus difficile à mettre en œuvre. Le commandant sudiste devait d’une part user de stratagèmes de désinformations pour faire croire à ses adversaires qu’il disposait de plus de forces que ce n’était réellement le cas et ainsi gagner du temps en les empêchant d’attaquer et d’autre part être capable de bouger ses forces d’un point à l’autre afin de s’assurer de disposer des moyens nécessaires aux points nécessaires lorsque les nordistes se lanceraient finalement contre sa ligne.[6] Pour ce faire, Johnston s’étaient assuré de disposer des portions de deux lignes de chemin de fer lui permettant de déplacer ses troupes rapidement si besoin, les Memphis & Ohio Railroad et Mobile & Ohio Railroad. En effet, la ligne défensive sudiste étant incurvée vers le Sud, les confédérés ne pouvaient pas user de l’avantage des lignes intérieures comme les nordistes. Mais la présence de ces lignes de chemin de fer changeait la donne et leur conférait un atout dont les fédéraux, eux, ne disposaient pas de leur côté.[7]

A l’entame de l’année 1862, la situation sur les autres théâtres en était, comme sur celui du Mississippi, à ses balbutiements. En Virginie, deux tendances marquèrent la nature du conflit. D’une part les armées du Potomac et de Virginie du Nord se faisaient face dans le nord de l’état sans oser engager de combat majeur et d’autre part, les troupes sous le commandement de Jackson profitèrent de l’inaction de McClellan pour mener leurs premières actions dans la vallée de la Shenandoah dans le but de perturber les communications sur le chemin de fer du Baltimore and Ohio Railroad.
Dans le cadre du blocus, deux points principaux sont à noter. Premièrement l’établissement de deux têtes de ponts fédérales sur les côtes sudistes avec les prises de Beaufort en Caroline du Sud et Biloxi dans le Mississippi. Et deuxièmement, la mise sur pied et la préparation des forces nordistes devant prendre le contrôle de la Nouvelle-Orléans.
A l’ouest du Mississippi, les deux camps continuèrent à mener des actions mineures au Missouri dans le cadre de la guerre civile interne à l’état. En plus de cela, les sudistes assurèrent leur contrôle sur les Territoire Indiens en chassant les troupes indiennes combattant pour le compte de l’Union.
Enfin, sur le reste du théâtre du Mississippi, trois éléments sont à discerner. Premièrement, en Virginie Occidentale, de petits accrochages eurent lieu dans les Appalaches mais sans conséquences, les sudistes restants confinés dans la partie montagneuse de l’état sans pouvoir inquiéter la mainmise fédérale sur le reste. Deuxièmement, sur le fleuve Mississippi, Grant prit les premières actions terrestres et navales de la campagne qu’il s’apprêtait à lancer dans le but de pousser les sudistes hors de Columbus et du Kentucky Occidental. Enfin, au centre du Kentucky, les cavaliers de Forrest menèrent l’un de ses premiers raids contre les forces fédérales dans le but de les gêner dans leur préparation pour chasser les sudistes de l’état.
En conclusion, en ce début d’année, les sudistes menaient des actions pour gêner leurs adversaires qui eux mettaient en place leurs actions à venir pour envahir le Sud.[8]

La première action de cette campagne ne viendra pas des forces en présence au Kentucky, nordistes ou sudistes, mais bien d’éléments confédérés présent dans le sud-ouest de la Virginie qui au début du mois de décembre 1861, pour la seconde fois, entrèrent dans le Kentucky pour y mener une campagne de recrutement. Ainsi, le général Humphrey Marshall s’établit à Paintsville avec quelques 2000 hommes, juste au nord de Prestonburg dans la vallée de la Big Sandy River qui avait déjà été le théâtre d’affrontements lors de l’entrée des deux camps dans l’état. Dans le but de mettre fin à ces activités et d’éliminer la menace que cela faisait planer sur le Kentucky Oriental et la rivière Ohio, Buell ordonna au colonel James Abram Garfield, qui commandait la 18ème brigade, forte d’environ 1500 hommes, de faire marcher ses forces, alors positionnées à Louisa, pour bloquer le reste de la vallée, vers Paintsville. Celui-ci se mit en route le 23 décembre.[9]
Apprenant que Garfield venait vers lui, Marshall, dont les troupes étaient très mal équipées, ordonna le repli sur Prestonburg mais les nordistes, bien que ralentis par de nombreux cours d’eau, continuèrent la poursuite et arrivèrent aux abords de la ville le 9 janvier. Le lendemain, les deux camps s’affrontèrent près de la Middle Creek et au terme des combats, les sudistes se replièrent vers le sud suite à l’arrivée de renforts nordistes qui firent pencher l’affrontement, alors indécis, en faveur de l’Union. Garfield décida de ne pas continuer la poursuite et ses troupes occupèrent Prestonburg avant de se replier sur une position défensive à Paintsville. Finalement, Marshall fur rappelé en Virginie le 24 et se replia sur Gladesville, mettant un terme à la présence sudiste dans le secteur.[10]

Alors que Garfield faisait mouvement dans l’est, Buell fit également se mettre en marche les forces de Thomas au centre afin de les faire progresser contre les troupes du général George Bibb Crittenden, qui avait remplacé Zollicoffer le 11 novembre, et positionnées près de Mill Springs. Le 1 janvier, les fédéraux quittèrent Lebanon et arrivèrent à Logan’s Cross Roads le 17 où ils attendirent l’arrivée d’une autre force nordiste, celle du général Albin Francisco Schoepf qui était initialement positionnée à Somerset. Conscient du risque que posait la présence d’une telle concentration de forces fédérales si près de ses positions difficilement défendables, car étant établies de part et d’autre de la Cumberland contrairement à ses ordres puisque Zollicoffer avait refusé de se repositionner sur la rive sud, Crittenden, qui n’était arrivé sur place pour prendre le commandement que le 16 janvier, décida que ne pouvant désormais plus franchir la rivière en crue, il n’avait d’autre choix que de prendre l’initiative en attaquant les fédéraux avant que ceux-ci ne puissent le faire et ne le forcent donc à se battre dos à la rivière. Le 19 janvier, les sudistes frappèrent mais après de premiers petits succès, furent repoussés par une contre-attaque fédérale qui les mis en déroute. Zollicoffer fut lui-même tué au cours de l’engagement. Conscient qu’il ne pourrait pas tenir tête à une telle force, Crittenden replia ses troupes jusqu’aux alentours de Murfreesboro au Tennessee. Au cours de la bataille de Mill Springs[11], l’Union perdit environ 250 hommes contre près de 500 pour la Confédération. A cela, il convient d’ajouter que les sudistes perdirent une grande partie de leur train d’approvisionnement et une douzaine de canons. La conséquence de cette victoire nordiste fut de porter un coup à la ligne défensive de Johnston en en enfonçant le flanc droit et en ouvrant la route vers Cumberland Gap et donc vers le Tennessee Oriental.[12]

Ces deux actions, bien que non liées tactiquement et distantes stratégiquement, marquèrent une étape importante en ce début de guerre sur le théâtre du Mississippi en consolidant d’une part la mainmise de l’Union sur la majeure partie du Kentucky et en portant un premier coup à la ligne défensive de Johnston d’autre part. Ce faisant, l’Union posa la première pierre d’une stratégie à plus long terme ayant pour objectif de porter la guerre vers les états sécessionnistes et surtout la prise de contrôle du fleuve Mississippi afin de couper la Confédération en deux. Mais pour cela, il fallait encore au Nord à percer le reste de la ligne défensive confédérée et c’est bien ce qu’entendait faire Grant lors de la campagne suivante.

Figure 107 : Situation militaire au Kentucky au début de l’année 1862

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 Source: UNITED STATES MILITARY ACADEMY, Henry and Donelson Campaign, Situation January 1862, Prior to the Opening Campaign, West Point: Department of History.


[1] FOOTE Shelby, The Civil War: A Narative Volume I: Fort Sumter to Perryville, New York: Random House, 1958, p. 144.

[2] Idem, pages 172-173

[3] Ibid.

[4] Idem, pages 145-146. ; James McPHERSON, op.cit., pages 331-322. ; Bruce CATTON, op.cit., pages 65-66.

[5] James McPHERSON, op.cit., page 332.

[6] Shelby FOOTE, op.cit., pages 174-176.

[7] Idem, page 174.

[8] John C. FREDRIKSEN, op.cit., pages 91-101.

[9] FREDRIKSEN John C., Civil War Almanac, New York: Checkmark Books, 2008, page 92. ; James McPHERSON, Atlas of the Civil War, op.cit., page 44.

[10] Idem, page 45. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Middle Creek, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; John C. FREDRIKSEN, op.cit., page 97. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 30.

[11] Aussi nommée bataille de Logan’s Cross Roads ou de Fishing Creek.

[12] John C. FREDRIKSEN, op.cit., pages 95-100. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Mill Springs, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; James McPHERSON, op.cit., page 332. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 176-179. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 30-32. ; James McPHERSON, Atlas of the Civil War, op.cit., page 45. ; James PORTER, op.cit., pages 16-18.

Le siège de Petersburg et la campagne de l’Appomattox

Avec le déclenchement de la campagne de l’Overland au mois de mai, la guerre changea progressivement de nature sur le théâtre de Virginie, passant d’une guerre de mouvement avec batailles occasionnelles à une guerre de position avec combats incessants et de rares manœuvres, les deux armées se faisant face de part et d’autre d’un no man’s land cerné de tranchées et de fortifications.
Durant l’Overland, l’obstination de Grant à poursuivre l’offensive par des manœuvres de flanc devant l’impossibilité de percer les défenses sudistes lui avait permis d’amener l’Armée du Potomac aux portes de Richmond et Petersburg que Lee ne pouvait pas faire autre chose que défendre. Petersburg pour des raisons stratégiques, son carrefour ferroviaire étant primordial pour les approvisionnements de l’Armée de Virginie du Nord et de Richmond, alors que la défense de celle-ci n’était que symbolique, Davis refusant de l’abandonner pour des raisons politiques. Mais la progression des nordistes se fit à un prix très lourd, les plusieurs batailles terribles entre les deux forces au cours des mois de mai et juin ayant provoqué de très nombreuses pertes dans les deux camps. Mais plus que les pertes en hommes, ces batailles entamèrent considérablement l’organisation même des deux armées en les privant de vétérans, d’officiers et surtout en atteignant le moral des hommes et leur détermination à se battre. Les combats du Bloody Angle ou de Cold Harbor, pour ne citer que les plus emblématiques, ayant tellement choqués les troupes que celles-ci refusèrent dorénavant de se lancer aveuglément à l’assaut de positions défensives fortifiées, achevant de la sorte la transition de la guerre de mouvement vers la guerre de position et surtout ouvrant le siège de Petersburg.

Devant la réticence de leurs hommes, Meade et Grant n’eurent donc d’autres choix que d’accepter de changer d’approche stratégique. Si l’Armée de Virginie du Nord restait bien la cible, la façon de la mettre à genoux devait évoluer et se conformer à la réalité du terrain. Grant décida qu’il lui fallait porter atteinte aux approvisionnements confédérés afin d’affaiblir les forces sudistes et pour ce faire les assiéger était la meilleure solution. Il échafauda alors un plan consistant à étirer ses propres lignes afin d’une part de couper les voies d’approvisionnement et d’autre part de forcer Lee à en faire de même pour le pousser à affaiblir ses positions qui le moment venu, une fois l’armée confédérée suffisamment déforcée par le manque de ressources, de pouvoir en percer les lignes plus facilement.

Pour sa part, Lee n’était pas maitre de l’initiative stratégique et ne pouvait pas la saisir pour déplacer ses forces ailleurs sur un terrain qui lui serait plus favorable car Davis refusait d’envisager l’idée d’abandonner Richmond, si bien que le commandant sudiste n’avait d’autres choix que d’accepter de se laisser assiéger en espérant tenir le choc et disposer d’une opportunité de renverser la vapeur.[1]

Au lendemain des premiers assauts fédéraux contre Petersburg, et donc à l’entame du siège de la ville, les confédérés occupaient une ligne défensive depuis le sud de Petersburg, environ au croisement de la Weldon Railroad et de la Boydton Plank Road, jusqu’à la Jerusalem Plank Road, remontant ensuite vers l’Appomatox et continuant sur l’autre rive de la rivière, vers le nord, englobant la Bermuda Hundred Line, jusqu’à l’ouest de Richmond, là où se trouvaient les fortifications établies lors de la bataille de Cold Harbor.
Pour défendre celle-ci, Lee avait disposé le 3ème corps de Hill dans le secteur de la Weldon Railroad pour constituer son flanc droit, avec à sa gauche le 1er corps de Anderson suivi des forces du département de Caroline du Nord et de Virginie du Sud de Beauregard. La division de Pickett occupait le secteur de la Bermuda Hundred Line et enfin les défenses de Richmond étaient gardées par la garnison de la capitale à la tête de laquelle Lee avait placé Ewell à la suite de son incapacité à commander après la bataille de la North Anna. D’un bout à l’autre, la ligne sudiste faisait environ 65 kilomètres et était parcourue tout de long par de solides fortifications comme les soldats des deux camps avaient appris à en produire depuis le début de la campagne de l’Overland.[2]

Au total, Lee disposait sous son commandement d’environ 54 000 hommes, dont 14 000 sous Beauregard, répartit en deux corps d’infanterie, deux départements annexes et un corps de cavalerie.[3] Le 1er corps, sous Anderson comptait deux divisions de quatre brigades sous Pickett et Field et une de cinq brigades sous Kershaw. Le 3ème, de Hill, en comptait également trois sous Mahone, Heth et Wilcox, les deux derniers ayant quatre brigades contre cinq pour le premier. Les forces de Beauregard comptaient, elles, deux divisions, commandées par les généraux Hoke et Bushrod Johnson et comptant quatre brigades chacune. La garnison de Richmond était pour sa part composée de la milice locale. Enfin, le corps de cavalerie, placé sous les ordres de Hampton, se composait de trois divisions sous les généraux Fitzhugh Lee, W.H.F. Lee et Mathew Calbraith Butler qui succéda à Hampton à la tête de sa brigade.

De l’autre côté, la ligne fédérale s’étendait dans l’ensemble en face de la ligne sudiste depuis Richmond jusqu’à Petersburg, en passant par la tête de pont sur la rive occidentale de l’Appomattox à Bermuda Hundred, s’arrêtant un peu au nord de la Jerusalem Plank Road après avoir coupé la Norfolk and Petersburg Railroad et comme de l’autre côté du no man’s land séparant les deux lignes, les positions nordistes étaient solidement retranchées. Afin de garantir la sécurité de la base d’approvisionnement située à City Point, une seconde ligne défensive fut construite pour en fermer la péninsule. Pour garnir cette ligne, Grant disposait d’environ 107 000 hommes appartenant à deux armées distinctes, celles du Potomac de Meade et de la James de Butler.[4]
L’armée du Potomac était divisée en quatre corps d’infanterie et un de cavalerie. Le 2ème, sous le commandement de Birney et constitué des divisions de Mott, Gibbon et Barlow et toutes fortes de quatre brigades. Le 5ème de Warren, comptant quatre divisions sous les ordres de Griffin, Ayres, Crawford et Lysander Cutler avec chacune trois brigades. La division de Cutler étant constituée de deux brigades d’infanterie et d’une artillerie. Le 6ème corps de Wright comptant deux divisions d’infanterie de quatre brigades, celles des généraux David Allen Russell et Thomas Hewson Neil et une de deux brigades sous Ricketts. Enfin, le 9ème corps de Burnside avec une division de trois brigades sous Ledlie et trois de deux brigades sous les généraux Robert Brown Potter, Orlando Bolivar Willcox et Edward Ferrero. Pour la cavalerie, l’Armée du Potomac comptait sur trois divisions commandées par Sheridan et placées sous les ordres de Torbert, Gregg et Wilson avec toutes deux brigades sauf celle de Torbert qui en comptait trois. L’Armée de la James pour sa part se composait des 10ème et 18ème corps des généraux Quincy Adams Gillmore et Smith. Le 10ème ne comptait qu’une division de trois brigades sous le commandement du général Adelbert Ames et le 18ème trois divisions de trois brigades sous les généraux William Thomas Harbaugh Brooks, John Henry Martindale et Edward Winslow Hinks. A cela, il convient d’ajouter la division de cavalerie du général August Valentine Kautz.

De par la durée de cette campagne, qui s’étendit sur près de 10 mois, de nombreux développements eurent lieu sur les autres théâtres de la guerre.
Dans un premier temps, mentionnons les trois campagnes s’étant déroulées dans et aux abords de la vallée de la Shenandoah et qui ont déjà été traitées dans les pages précédentes. Toujours sur le théâtre de Virginie, Mosby et ses guérilléros menèrent de nombreuses actions tout au long de cette campagne en Virginie, Virginie Occidentale et dans le Maryland.
Dans le même temps, à l’Ouest, trois dynamiques étaient à l’œuvre. Dans les Appalaches trois actions mineures, des raids, se déroulèrent dans les états du Tennessee, où en novembre Breckenridge voulu forcer les nordistes à évacuer la partie orientale de l’état mais fut tout de même contraint de se retirer malgré une victoire tactique à Bull’s Gap, et de Virginie, où ce furent Burdrigde et Stoneman qui passèrent à l’action. Le premier en septembre et octobre dans le but, vain, de détruire les salines de Saltville et le second en décembre contre ce même objectif mais cette fois avec plus de succès. Dans un deuxième temps, de nombreuses actions de cavalerie furent menées par les deux camps dans les états frontaliers, Arkansas, Tennessee, Kentucky, Virginie et le nord de l’Alabama et du Mississippi. Enfin, dernière dynamique à l’œuvre dans l’Ouest, la progression des troupes de Sherman en Géorgie qui après avoir pris Atlanta au terme d’une longue campagne se divisèrent, une partie marchant vers la côte atlantique et les Carolines que tentèrent de défendre les forces de Johnston et l’autre assurant la défense du Tennessee contre les troupes de Hood. Ces deux progressions étant accompagnées de nombreux raids de cavalerie des deux camps dans ces mêmes états. Sur le théâtre Trans-Mississippi, plusieurs petites actions éparses eurent lieu. Une expédition fut lancée contre les Sioux dans le territoire du Dakota. Les forces confédérées de Price montèrent une expédition au Missouri entre septembre et novembre mais furent finalement repoussées par les forces fédérales qui sécurisèrent pour de bon le Missouri. Dans le Colorado, une autre action fut menée contre les Cheyennes. Enfin, les forces mi cheyennes mi sudistes du général Stand Watie livrèrent plusieurs combats au Texas et en Arkansas entre juillet et août.
Dernier théâtre, les côtes de la confédération, où les forces fédérales progressèrent contre Wilmington en Virginie – qu’elles finirent par prendre en février 1865 après la chute de Fort Fisher -, Mobile en Alabama, où les nordistes s’emparèrent de plusieurs forts protégeant la ville, Saint Mark en Floride, où ils échouèrent à repousser les confédérés présents dans la région et Charleston qui fut prise en février avec l’avancée des troupes de Sherman.[5]
En conclusion, les diverses évolutions sur les autres théâtres de la guerre furent marquées par deux tendances, la progression quasi finale des forces fédérales sur ces théâtres et la prise de positions stratégiques, essentiellement Savannah, les Carolines et Wilmington, qui aidèrent à terme à mettre à genoux l’Armée de Virginie du Nord en lui coupant ses dernières lignes d’approvisionnement vitales et ainsi la forcer à la reddition mettant de la sorte un terme à la guerre sur le théâtre de Virginie et indirectement sur les autres.

Mais avant cela, de nombreux combats allaient encore être nécessaires. Le 21 juin, Grant mit en branle une nouvelle action dans le but d’étendre sa ligne et de couper les South Side et Weldon Railroad. Comprenant trois parts, ce plan reposait d’abord sur deux forces de cavalerie devant attirer le plus de cavaliers sudistes avec elles afin de faciliter la tâche de l’infanterie qui était le troisième élément et devait être le fer de lance de l’offensive en avançant vers les voies de chemin de fer pour s’y installer en position défensive et les couper définitivement. Le 21 juin, les 2ème et 6ème corps de Birney et Wright se mirent donc en marche vers l’est, en direction de la Weldon Railroad. Dans le même temps, Sheridan, qui était sur le retour suite à son échec pour rejoindre Hunter dans la vallée de la Shenandoah après la bataille de Trevillian Station, mit le cap sur la Virginia Central Railroad pour aller la couper quelque part au nord-ouest de Richmond. Enfin, Wilson et Kautz prirent leurs divisions pour attaquer les South Side et Richmond and Danville Railroad. Si tout se déroulait conformément au plan, les fédéraux se rendraient maitre de la Weldon Railroad en plus de couper, au moins provisoirement les trois autres lignes d’approvisionnement de la capitale et de l’Armée de Virginie du Nord.

Dès le 21 juin, les fantassins nordistes entrèrent en contact d’abord avec les cavaliers sudistes puis avec l’infanterie de Wilcox et Mahone du corps de Hill qui les ralentirent avec l’aide d’un terrain difficile pour les assaillants. Cependant, les troupes de Birney progressèrent tout de même plus vite que celles de Wright, causant un décalage entre les deux forces à la fin de la journée. Décalage qui, côté sudiste, fut vite repéré, Mahone concevant, avec l’approbation de Lee, un plan pour frapper durement les fédéraux. Pendant que Wilcox contenait Wright, Hill envoya, le 22 juin, deux autres divisions, celles de Mahone et Johnson, dans une attaque sur le flanc gauche du 2ème corps en se servant d’un petit ravin pour dissimuler l’approche de ses hommes. Le résultat fut net, frappées de plein fouet, les divisions de Barlow et Gibbon subirent le plus gros du choc, perdant de nombreux hommes, dont près de 1700 fait prisonniers, et le 2ème corps fut contraint de se replier.[6] Le 23, les fédéraux repartirent vers l’avant, vers la Weldon Railroad, traversant le terrain perdu la veille que les confédérés avaient abandonné pour se retirer sur une position plus facilement défendable d’où ils repoussèrent à nouveau les nordistes avant de reculer une fois encore pour s’établir le long de la Jerusalem Plank Road, à l’est de celle-ci, mettant un terme à la bataille du même nom.[7]
Bien que tactiquement remportée par les sudistes qui préservèrent la voie de chemin de fer et infligèrent des pertes largement supérieures à leurs adversaires, de l’ordre de un pour cinq, la bataille fut tout de même un succès stratégique pour les fédéraux qui étendirent leurs lignes autour de Petersburg et surtout forcèrent les sudistes à en faire autant alors qu’ils disposaient de moins de forces pour se le permettre.[8]

Figure 98 : Mouvements des deux armées lors de la bataille de Jerusalem Plank Road

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Source: JESPEREN Hal, Siege of Petersburg, Actions June 21-22, 1865, Cartography Services by Hal Jespersen.

Pendant ce temps, Sheridan et ses cavaliers progressaient vers l’est de Trevillian Station, vers la Panunkey River, harcelés par les hommes de Hampton et Fitzhugh Lee. Le 20, ils avaient empêché la prise par les cavaliers sudistes du dépôt de White House. Le lendemain, alors que les fantassins nordistes commençaient leur offensive, Sheridan passa la Panunkey à Saint Peter’s Church et continua sa progression vers la James. Les 22 et 23 juin, il fit franchir la Chickahominy à ses troupes mais commença à rencontrer une opposition appuyée des sudistes. Durant la journée, les fédéraux progressèrent vers Bermuda Hundred sous les harassements des confédérés, principalement à Westover Church. Le 24, les hommes de Gregg, qui avaient pris position à Saint Mary’s Church subirent les attaques combinées de Hampton et Fitzhugh Lee et furent contraints de se retirer en désordre. Bloqué par les cavaliers sudistes, Sheridan décida de se retirer sur Wyanoke Neck pour y franchir la James entre le 26 et le 28 juin. Les cavaliers sudistes avaient réussi à protéger les voies ferrées sans toutefois être capable de saisir l’opportunité de détruire une partie de la cavalerie fédérale et ne pouvant plus rien faire dans ce secteur, Hampton remit ses troupes en marche pour faire face à l’autre raid de cavalerie nordiste, celui de Wilson et Kautz.[9]

Depuis le 21 ceux-ci n’avaient cessé de progresser et le 23 atteignirent Burke Station, le point de croisement de la Richmond et Danville Railroad et de la South Side Railroad mais furent stoppé par 900 hommes de la milice locale à Staunton River Bridge le 25, après avoir détruit plusieurs kilomètres de voies ferrées. Face à cette résistance, et estimant avoir accompli sa mission en détruisant une grande partie de la voie de chemin de fer, Wilson décida de remettre ses troupes en route vers les lignes fédérales.[10] Mais le retour ne se fit pas sans encombre, les cavaliers de W.H.F. Lee, qui poursuivaient les fédéraux dans le but de leur couper toute retraite, joignirent leurs efforts à ceux de Hampton à Sappony Church, forçant les cavaliers nordistes à changer leur itinéraire pour aller rejoindre la sécurité des lignes fédérales à Reams Station supposé être occupé après le succès de l’offensive des 2ème et 6ème corps quelques jours plus tôt.[11] Mais une fois sur place le 29 juin, ce furent les fantassins sudistes de Mahone qui les accueillirent et une fois que les cavaliers sudistes qui les talonnaient menacèrent leurs voies de retraite, les nordistes n’eurent d’autres choix que de forcer le passage pour se replier, abandonnant une grande partie de leur matériel et leurs blessés pour finalement pouvoir rejoindre les lignes fédérales. Au total, Wilson et Kautz perdirent environ 1500 hommes au cours du raid.[12] Seul impact notable de celui-ci, la destruction d’une partie des voies ferrées que les sudistes eurent toutefois tôt fait de réparer.

Figure 99 : Mouvements des cavaliers fédéraux lors du raid de Wilson et Kautz

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Source: JESPEREN Hal, Wilson-Kautz Raid, June 22 – July 1, 1864, Cartography Services by Hal Jespersen.

En conclusion, cette série d’opérations fédérales voulue par Grant ne fut pas un échec complet, les cavaliers nordistes ayant causés des dommages, bien que non déterminants, et les fantassins ayant poussé les sudistes à étendre leurs lignes, amenant ceux-ci un peu plus près des limites de leurs capacités. Mais les lignes de chemin de fer n’étaient pas encore coupées et Lee recevait toujours des approvisionnements qui lui permettaient de poursuivre la lutte.

Une autre raison que l’affaiblissement de son armée empêcha Grant de poursuivre avec assiduité l’offensive contre Lee. L’arrivé de Early et ses hommes aux abords de Washington depuis la vallée de Shenandoah suite à la défaite de Hunter provoqua une crise de panique dans la capitale fédérale qui força le commandant nordiste à dépêcher sur place l’ensemble du 6ème corps de Wright, le privant d’une grande partie de ses forces et réduisant d’autant ses capacités d’attaque contre les lignes confédérées. Ce fut d’abord la division de Ricketts qui partit le 6 juin, puis le 9, les deux autres se mirent également en marche.[13]

Alors que le siège semblait piétiner, une lueur d’espoir pour l’Union apparut grâce à Burnside. L’un de ses commandants de régiment issu d’une région minière, le colonel Henry Pleasants du 48ème Pennsylvannia Volunteer Infantery Regiment, qui avait entendu l’idée être émise par l’un de ses hommes, proposa de creuser un tunnel devant mener juste au-dessous d’une redoute confédérée installée face à ses hommes sur un saillant de la ligne sudiste dans le but de le remplir d’explosif et de faire exploser la position avant de l’investir avec une attaque massive. Séduit par l’idée, Burnside la proposa à Meade et Grant qui acceptèrent sans enthousiasme, croyant, comme le leur indiquait leurs ingénieurs, la tâche impossible. Cependant, afin de tout de même donner ses chances à l’assaut, Grant mit sur pied une diversion, dans le but d’attirer le plus grand nombre de forces confédérées au nord de la James en envoyant le 2ème corps de Hancock – revenu aux commandes le 27 juin alors que Birney prit pour sa part la tête du 10ème corps de l’Armée de la James en remplacement de Gillmore – dans cette direction avec le support de deux divisions de cavalerie de Sheridan, celles de Torbert en Gregg.[14]

Le 2ème corps quitta donc ses positions à l’extrême gauche fédérale, qui revint dès lors au 5ème corps de Warren, et entama une marche vers le nord, parallèlement aux lignes sudistes. Dans la nuit du 26 au 27 juillet, les nordistes franchirent la James sur le ponton de Deep Bottom. Mais le mouvement n’avait pas échappé aux sudistes et lorsque Hancock tenta de les attaquer à New Market Heights et Fussel’s Mill, celui-ci fut repoussé par les divisions de Kershaw et Wilcox, tout juste appelées en renfort une fois que Lee se rendit compte de la manœuvre fédérale. Dans le même temps, Sheridan, qui essaya de percer à la droite de Hancock, fut lui aussi repoussé. Le 28, de nouvelles forces sudistes arrivèrent sur les lieux pour renforcer la position défensive et répondre à la menace, avec pour conséquence que sur ses huit divisions d’infanterie, Lee en avait cinq au nord de la James et trois à Petersburg. Ayant réussi dans sa tâche, Hancock se remit en marche dans la nuit du 29 pour aller se mettre en position à la droite du 18ème corps, dont le commandement était passé de Smith à Ord le 19 juillet, et ainsi pouvoir participer à l’action de Burnside prévue pour le lendemain. Sheridan repassa lui aussi sur la rive sud de l’Appomattox pour mener des actions de démonstrations sur la droite sudiste.[15]

Figure 100 : Mouvement du 2ème corps et de la cavalerie fédérale du 26 au 29 juillet 1864

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Source: UNITED STATES MILITARY ACADEMY, Petersburg and Vicinity, 1864, The siege of Petersburg, West Point: Department of History.

Burnside était très enthousiaste vis-à-vis de son plan et pensait pouvoir racheter son terrible échec de Fredericksburg en prenant Petersburg. Pour ce faire, ses hommes creusèrent un tunnel de près de 150 mètres, une prouesse compte tenu du fait que les ingénieurs de Meade estimaient impossible d’aller au-delà de 120 mètres sans creuser de puits de ventilation, ce qui était infaisable, ceux-ci devant être fait au milieu du no man’s land entre les deux lignes. Cependant, Pleasants et ses hommes réalisèrent la chose en commençant à creuser le 25 juin, sous le couvert d’une voie de chemin de fer inusitée afin de ne pas être repérés par les sudistes. Dépourvu d’aide et de matériel de la part des ingénieurs fédéraux, les hommes de Pleasants eurent à se montrer ingénieux pour confectionner leurs outils et autres nécessités et furent même en mesure d’approvisionner le tunnel en air jusqu’au bout. Le 23 juillet, le tunnel était prêt avec à son extrémité des galeries latérales d’environ 13 mètres s’étendant sous les positions sudistes et où furent stockées quatre tonnes de poudre à canon.[16]

Pendant ce temps, Burnside s’employa aux restes de ses préparatifs. Sur ses quatre divisions, trois avaient vu le combat lors de la campagne de l’Overland. La division entièrement composée de soldats noirs, commandée par Ferrero et forte de deux brigades avaient quant à elle été cantonnée à des tâches d’arrière-garde. Burnside avait sélectionné cette unité pour l’attaque et s’assura qu’elle suivit un entrainement tactique approprié afin de pouvoir exploiter l’opportunité offerte par la destruction des défenses sudistes après l’explosion. Les trois autres divisions devant appuyer la première par la suite, une fois la brèche créée.[17]
Mais la veille de l’attaque, Burnside reçu l’ordre de Meade, approuvé par Grant, de remplacer la division de Ferrero par l’une des trois autres. La justification de cela étant purement politique, si l’assaut était un échec et les troupes noires massacrées, les conséquences en seraient lourdes dans l’opinion publique. Ce fut finalement à la courte paille que fut choisie la division de Ledlie avec les deux autres divisions blanches en soutien et celle de Ferrero qui fermerait la marche.

Prévue pour 3h30 du matin du 30 juillet, l’explosion ne survint qu’environ une heure quarante-cinq plus tard, soulevant la terre au-dessous du saillant sudiste de Pegram, creusant un énorme cratère de 60 mètres sur 20 et profond de 10. Au même moment, l’artillerie fédérale s’empressa d’ouvrir le feu pour supporter l’attaque de l’infanterie qui avança enfin une dizaine de minutes plus tard. Mais c’est alors que les choses commencèrent à se gâter pour l’Union. Les obstacles présents devant les fortifications nordistes n’avaient pas été préalablement enlevé pour faciliter la progression de l’infanterie, si bien que les troupes avançaient en ordre dispersé. De plus, une fois face à l’immense cratère, les fantassins non-préparés de Ledlie oublièrent qu’ils devaient étendre la brèche en attaquant sur les flancs de celle-ci, en poussant vers la gauche et la droite et préférèrent se ruer dans le cratère lui-même pour chercher un abri et où ils furent coincés alors que les confédérés remis du choc commençaient eux à reprendre leurs positions. La deuxième vague fédérale, les deux autres divisions blanches de Burnside, furent-elles aussi envoyées vers l’avant mais eurent le même réflexe que la première et foncèrent dans le cratère pour y trouver protection. Pendant ce temps, Beauregard fit venir dans le secteur tous les renforts qu’il pouvait et ceux-ci furent en position à peu de chose près au moment où Burnside envoya sa troisième vague à l’attaque, la division de Ferrero. Celle-ci se comporta comme elle l’avait appris et attaqua les flancs du cratère mais trop tard, les renforts sudistes tenaient fermement leurs positions et infligèrent de terribles pertes aux troupes noires qui rompirent les rangs pour aller se réfugier à leur tour dans le cratère. La situation ne faisait donc qu’empirer pour le Nord. Il y avait maintenant environ 10 000 hommes compressés les uns sur les autres et représentant une cible parfaite pour les artilleurs et fantassins sudistes qui les surplombaient, causant un véritable carnage dans les rangs fédéraux. Vers 9h30, Grant mit un terme au désastre en ordonnant aux autres corps de maintenir leurs positions et à Burnside de replier ses forces. Cependant, cela n’était pas chose facile à réaliser et la retraite n’intervint qu’en début d’après-midi après une contre-attaque de la division de Mahone. Au total, l’Armée du Potomac perdit environ 4000 hommes au cours de la bataille du cratère, environ la moitié furent fait prisonniers ou portés disparus contre un peu plus de 1000 pour l’Armée de Virginie du Nord. Autre conséquence, Burnside et Ledlie furent relevés de leurs commandements, le 9ème corps passant donc sous les ordres du général John Grubb Parke et la division de Ledlie sous ceux du général Julius White.[18]

Figure 101 : Mouvements fédéraux lors de la bataille du cratère

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Source: JESPEREN Hal, Siege of Petersburg, Actions July 30, 1864, Cartography Services by Hal Jespersen.

Quelques jours plus tard, une fois informé de l’échec de Early face à Washington, et son retour sur la rive sud du Potomac, Lee commença à nourrir des craintes pour la vallée. Si il n’était pas renforcé, celle-ci risquait de tomber aux mains des fédéraux et même les forces de Early risqueraient d’être perdues. De plus, le commandant sudiste reçu des informations faisant état de mouvements de troupes nordistes vers des navires de transport à City Point, le laissant penser que de nouvelles forces allaient être déployées vers la vallée. Il décida alors le 6 août d’organiser le transfert de la division d’infanterie de Kershaw et de cavalerie de Fitzhugh Lee, le tout sous le commandement de Anderson, vers Culpeper. De là, ces forces seraient en mesure de revenir vers Richmond en vitesse par voie de chemin de fer ou de se déplacer vers la vallée de la Shenandoah et menacer le flanc de toute la force fédérale y progressant.[19]

Comme l’avait deviné Lee, Grant entendait bien renforcer les forces faisant face à Early et particulièrement en leur fournissant un leader à même de les mener à la victoire, Sheridan. Celui-ci arriva au quartier général de ses nouvelles forces le 6 août, jour du départ de Anderson, avec deux de ses divisions de cavalerie, celles de Torbert et Wilson.[20]

Alors qu’il était de retour auprès de l’Armée du Potomac le 9 août, après un bref déplacement à Washington et auprès de Sheridan pour l’informer de ses objectifs, Grant fut notifié que l’entièreté du corps de Anderson était maintenant en route pour la vallée. L’information était inexacte puisqu’une seule des trois divisions du 1er corps sudiste était partie. Il fallut quelques jours pour que l’erreur soit dissipée mais dans le but de faciliter la tâche de Sheridan, Grant était décidé à mettre un coup de pression sur les défenses de Petersburg pour forcer Lee à rappeler Anderson auprès de lui.[21]

Dans ce but, Hancock reçu pour instructions de rééditer son attaque ayant servi de diversion à la bataille du cratère. Ainsi, le 14 août, il se remit en marche avec son corps et le 10ème de Birney de l’Armée de la James. Comme la première fois, les fédéraux franchirent le fleuve à Deep Bottom mais aussi à Jones’s Neck. Bien que retardés par les troupes de Field, ils avancèrent au cours de la journée du 14. Le 15, alors que les forces du 2ème corps devaient rester stationnaires, celles du 10ème devaient quant à elles bouger sur le flanc droit des confédérés mais sous la chaleur et l’humidité, le déplacement prit toute la journée, si bien que l’attaque dut être remise au lendemain.
Si remplie de succès dans un premier temps, l’attaque fédérale du 16 échoua lorsque les sudistes amenèrent des renforts de la division de Wilcox. Dans le même temps, les cavaliers de Gregg, qui avaient été envoyés contourner la droite des lignes sudistes entrèrent au contact de ceux de Fitzhugh Lee à White’s Tavern et ceux-ci, à peine revenu de Culpeper, les repoussèrent jusqu’à Fisher’s Farm. Au total, cette seconde bataille de Deep Bottom couta environ 3000 hommes aux fédéraux contre environ le tiers aux sudistes mais Grant ne fit pas replier ces troupes, les laissant sur place afin de faire croire à la potentialité d’une nouvelle attaque dans ce secteur, en plus d’ainsi fournir une diversion à une autre attaque à l’autre extrémité de la ligne. Et cela fonctionna car Lee ordonna le transfert de cinq brigades depuis les abords de Petersburg jusqu’à ce secteur.[22]

Cette autre action devait être le fait de Warren, à l’extrême gauche de la ligne fédérale qui devait rééditer l’attaque de la fin du mois de juin contre la Weldon Railroad avec les mêmes objectifs. Le 18 août, Warren avança les quatre divisions de son 5ème corps vers l’est et atteignit la voie de chemin de fer à Globe Tavern où il laissa une brigade de cavalerie en défense avant d’avancer vers le nord, vers les lignes sudistes de Petersburg. Dans l’après-midi, les fédéraux furent confrontés à une contre-attaque de Beauregard qui avait rassemblé toutes les troupes disponibles pour tenter de reprendre le contrôle de la voie de chemin de fer. Le lendemain, A.P. Hill vint se joindre à l’effort avec deux divisions, celles de Heth et Mahone, et infligea de lourdes pertes aux nordistes qui se replièrent sur une meilleure position défensive mais toujours en tenant la Weldon Railroad avant d’incurver la ligne à l’est de celle-ci pour se placer parallèlement. Les confédérés tenteront de les en déloger jusqu’au 20 août avant de comprendre la tâche impossible. Maintenant confronté à la coupure de la voie ferrée, Lee réagit rapidement en organisant un train de chariots de transport depuis le nouveau point d’arrêt des approvisionnements au sud des positions fédérales, à Stony Creek, jusqu’à Dinwiddie Court House pour suivre la Boydton Plank Road jusqu’à Petersburg. Cette offensive, connue sous le nom de bataille de Glove Tavern, coûta cher en hommes à l’Union, environ 4500 contre 1600 pour les sudistes, mais apporta un gain majeur, l’un des axes de ravitaillement de Lee était maintenant coupé.[23]

Figure 102 : Mouvements des deux armées lors de la bataille de Globe Tavern

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Source: JESPEREN Hal, Siege of Petersburg, Actions August 18-19, 1864, Cartography Services by Hal Jespersen.

Toujours dans le but de couper les autres axes et de forcer Lee à rappeler Anderson à Petersburg, Grant décida de frapper une fois de plus dans le même secteur en envoyant le 2ème corps, tout juste revenu de Deep Bottom, attaquer la Weldon Railroad à Reams Station, au sud des nouvelles positions du 5ème corps. Le 23 août, deux jours après avoir repassé la James, les premiers éléments de Hancock commencèrent à détruire quelques kilomètres de voies ferrées. Mais dans la soirée, des informations firent état du mouvement rapide du corps de Hill et des cavaliers de Hampton dans cette direction. Et en effet, le 25 vers midi, les confédérés frappèrent durement les cavaliers fédéraux de Gregg, les chassant très vite et ne laissant pas le temps aux fantassins de se préparer au choc, si bien qu’ils furent eux aussi durement touchés et Hancock, préférant ne pas insister, décida de se retirer derrière la Jerusalem Plank Road après avoir perdu environ 2750 hommes contre plus ou moins 750 pour Hill qui une fois sa mission de défendre la voie ferrée accomplie, retourna à Peterburg, le lendemain 26 août. Pour la première fois, le 2ème corps, qui avait été l’une des meilleures unités de l’Armée du Potomac depuis le début de la guerre fut clairement battu, signe que les affres de cette nouvelle forme de guerre se faisaient sentir, le 2ème corps ayant perdu ses meilleurs éléments dans de terribles combats n’était plus le même et Grant dut se résoudre à le considérer comme inapte à mener des attaques contre les lignes sudistes pour l’instant.[24]

En septembre, les forces fédérales se lancèrent dans une nouvelle action au nord de la James sous le commandement de Butler. Comme précédemment, l’objectif était de pousser Lee à retirer le plus de forces possibles de la région de Petersburg pour les redéployer près de Richmond. Pour ce faire, Grant confia donc la tâche à l’Armée de la James qui prévu de frapper en deux points. La première partie de l’offensive fut confiée au 18ème corps qui devait attaquer les positions sudistes présentes près de Chaffin’s Farm, et principalement Fort Harrison, alors que la seconde, attribuée au 10ème corps, devait s’en prendre à New Market Heights. Cette nouvelle offensive se déroulait donc à peine à quelques kilomètres à l’ouest des deux déjà réalisées par Hancock dans le secteur des deux batailles de Deep Bottom. Le 29 septembre, après avoir franchi la James à Aiken’s Landing, Ord envoya 8000 hommes de son 18ème corps à l’attaque contre Fort Harison, défendu par le général Richard Taylor, qu’il parvint à prendre, profitant de la faiblesse des effectifs sudistes présents dans la région. Les nordistes furent finalement stoppés avant d’atteindre Chaffin’s Bluff avec le soutien des navires fluviaux présent sur la James.[25]
Dans le même temps, le 10ème corps de Birney attaqua pour sa part New Market Heights avec le renfort de la division de « troupes colorées » du général Charles Jackson Paines du 18ème corps, soit un total d’approximativement 13 000 hommes contre environ 1800 pour les sudistes sous le commandement du général John Gregg. Les fédéraux parvinrent à s’emparer de la ligne sudiste au prix de durs combats avant de continuer leur progression mais d’être finalement arrêtés devant la ligne défensive des forts Gregg, Johnson et Gilmer.[26]
Au soir des combats, conscient de la grande importance du Fort Harrison pour sa ligne défensive, Lee vint en personne sur les lieux afin d’organiser la contre-attaque qui devait chercher à reprendre le terrain perdu. Pour ce faire, il fit déplacer environ 10 000 hommes, les divisions de Hoke et Field plus quatre régiments de la division de Pickett depuis Petersburg afin de renforcer la puissance de l’attaque. Mais après deux assauts infructueux, le commandant sudiste accepta l’évidence qu’il ne pourrait pas reprendre le fort sans subir de lourdes pertes et ordonna l’établissement d’une nouvelle ligne défensive face aux nordistes.[27]
La conséquence de cette nouvelle offensive, en plus de forcer la ligne sudiste à reculer quelque peu fut d’une fois encore contraindre Lee à déplacer une partie de ses forces des abords de Petersburg à ceux de Richmond et Grant entendait bien saisir cette opportunité pour frapper une fois encore un nouveau coup à l’autre extrémité de la ligne, là où les sudistes avaient réduit leurs défenses et ainsi s’approcher un peu plus encore d’une coupure des approvisionnements de l’Armée de Virginie du Nord.

Pour cette nouvelle offensive, Grant mit sur pied une force ad hoc composée de deux divisions du 9ème corps tout juste réorganisé en septembre avec trois divisions, celles de Willcox et Potter fortes de trois et deux brigades – alors que la troisième qui ne participa pas à l’action en comptait également deux et était placée sous les ordres de John Hartranft -, deux du 5ème corps, celles de Griffin et Ayres, et de la division de cavalerie de Gregg, avec pour objectif de progresser une fois encore vers la South Side Railroad en étendant les lignes des deux camps.
Au matin du 30 septembre, les fédéraux entamèrent leur progression en direction de Poplar Spring Church et entrèrent en contact avec des tirailleurs de la cavalerie de Hampton. En début d’après-midi, la division de Griffin attaqua et s’empara du Fort Archer et de la ligne défensive installée le long de la Squirrel Level Road et les confédérés se replièrent sur une deuxième ligne près de la Boydton Plank Road – celle par où passaient les approvisionnements devant être acheminé par chariot depuis la coupure de la Weldon Railroad – où ils furent rejoint par les troupes de Hill arrivées à toute vitesse et qui repoussèrent la division de Potter, forçant les nordistes à se replier pour la nuit sur les anciennes positions confédérées qu’ils venaient de prendre.

Le lendemain, 1er octobre, Hill tenta de récupérer le terrain perdu en montant à l’attaque mais fut stoppé par la division de Ayres. Dans le même temps, afin de prêter main forte à Hill, Hampton tenta de prendre de flanc la ligne nordiste mais fut lui aussi contenu, par les cavaliers nordistes. Le 2 octobre, Meade renforça encore l’attaque en y adjoignant la division de Mott, du 2ème corps, qui avança vers la Boydton Plank Road mais n’attaqua pas les positions sudistes, jugées trop fortes. Finalement, satisfait de cette progression, Meade mit un terme à l’offensive et les fédéraux se retranchèrent pour de bon sur leurs nouvelles positions. Cette action, connue sous le nom de bataille de Peeble’s Farm, leur coûta environ 3000 hommes pour 1300 côté confédéré. Une fois encore, avec sa stratégie de frapper le flanc gauche de la ligne sudiste puis immédiatement après son flanc droit, Grant était parvenu à gagner du terrain précieux au sud de Petersburg, rapprochant sa ligne de la South Side Railroad et contraignant Lee à étendre encore un peu plus la sienne.[28]

Le même jour, dans le but de résoudre les problématiques de commandement entre Lee et Beauregard dans le secteur de Petersburg, Davis proposa à ce-dernier de prendre le commandement du département de l’Ouest ce qu’il accepta, conscient qu’il ne pouvait espérer avoir le dessus sur celui désormais considéré au Sud comme le mythique commandant de l’Armée de Virginie du Nord et laissant de la sorte les forces de son département à celui-ci qui les intégra dans son armée et plus particulièrement au sein du nouveau 4ème corps placé sous le commandement de Anderson qui rendit les rênes du 1er à Longstreet une fois celui-ci revenu de sa blessure subie lors de la bataille de la Wilderness.

Au cours des deux semaines suivantes, deux engagements mineurs eurent lieu dans le secteur tenu par les forces de Butler, sur la rive nord de la James. Le premier eut lieu le 7 octobre, lorsque Lee décida d’attaquer le flanc droit fédéral. D’abord mené par les cavaliers de Hampton contre ceux de Kautz sur la Darbytown Road, l’attaque fut ensuite prise en main par l’infanterie lorsque les divisions de Hoke et Field prirent leur relai une fois les cavaliers nordistes repoussés et montèrent à l’attaque des positions tenues par le 10ème corps sur la New Market Road mais furent repoussés, laissant environ 700 hommes sur place contre environ 450 pour les fédéraux.[29]

La seconde eut lieu une semaine plus tard, le 13 octobre, les fédéraux décidant à leur tour de tester les défenses adverses dans le secteur, au nord de la Darbytown Road. Deux divisions du 10ème corps avancèrent des tirailleurs avant de lancer une brigade à l’assaut qui fut aisément repoussée. Au cours de ce deuxième engagement, le Nord perdit environ 430 hommes contre à peine une cinquantaine pour le Sud.
Au final, ces deux combats très mineurs n’eurent aucun impact, les deux camps campant fermement sur leurs positions et ne dédiant pas assez de forces pour espérer rencontrer un réel résultat.[30]

A la fin octobre, les deux camps savaient l’hiver approchant, ce qui signifiait que les opérations allaient de facto être grandement ralenties. Mais à deux semaines de l’élection présidentielle, Grant voulu porter un nouveau coup à l’Armée de Virginie du Nord. Meade mit donc sur pied une opération majeure devant couper la Boydton Plank Road qui reliait Petersburg à la partie de la Weldon Railroad encore utilisable par les sudistes et qui elle-même les connectait au port de Wilmington.
Pour ce faire, il fit appel au 2ème, 5ème et 9ème corps. Le plan prévoyait que le 2ème corps soit le fer de lance de l’attaque en remontant la White Oak Road afin d’aller couper la Boydton Plank Road. Pendant ce temps, les 5ème et 9ème corps devaient attaquer les positions confédérées et en les repoussant, effectuer leur jonction avec les troupes de Hancock. Pendant ce temps, de son côté, l’Armée de la James devait effectuer des démonstrations afin de prévenir l’arrivée de renforts. Le 27 octobre, l’offensive fut déclenchée. Les forces de Warren et Parke furent incapables de progresser et s’arrêtèrent en face de solides positions confédérées tenue par le 3ème corps de Hill. Pendant ce temps, le 2ème corps, lui, avait franchi la Hatcher’s Run avec le soutien des cavaliers sur leur flanc gauche et avançaient vers Burgess’s Mill, menaçant de la sorte de couper la jonction entre les cavaliers de Hampton et les fantassins de Hill. Mais les cavaliers sudistes, après avoir bloqué Gregg se replièrent en bon ordre pour échapper au piège.
Hancock continua sa progression et atteignit la Boydton Plank Road où la division de Mott engagea le combat avec les cavaliers sudistes avant que les fantassins de Hill, commandés par Heth, le premier étant malade, ne prennent la relève de Hampton pour bloquer la route des nordistes. En début d’après-midi, alors que Hancock était prêt à attaquer pour continuer sa progression sur la Boydton Plank Road, Meade, s’étant rendu compte que l’inaction des 5ème et 9ème corps isolait le 2ème, fit stopper celui-ci en attendant que la division de Crawford du 5ème corps ne fasse sa jonction avec la droite de Hancock, mais se perdant dans les bois, les hommes de Crawford n’arrivèrent jamais. Après une reconnaissance des lieux, Grant estima les positions confédérées trop solides et mit un terme à l’attaque. Cependant, cela ne changeait rien à la situation du 2ème corps, toujours isolé du reste des unités fédérales, ce que les sudistes entendaient bien exploiter. Pendant que les cavaliers de Hampton tiendraient en place ceux de Gregg, Heth comptait envoyer ses deux divisions, la sienne et celle de Mahone à l’attaque des forces de Hancock sur leur flanc droit et au passage couper leur route de retraite en prenant la Dabney Mill Road. En fin d’après-midi, les sudistes attaquèrent et connurent de premier succès mais Hancock résista finalement et fut même en mesure de contre-attaquer lorsqu’il se rendit compte que les flancs de Mahone n’étaient plus protégés. Attaquant des deux côtés à la fois avec le soutien des cavaliers de Gregg, le 2ème corps repoussa les confédérés qui échappèrent eux-mêmes de peu à l’encerclement. Une fois les fantassins en déroute, Gregg se remit immédiatement en marche pour aller affronter Hampton qui contre-attaqua pour couvrir la retraite de Heth et Mahone et les stoppa, sauvant le flanc gauche de Hancock.
Cependant, à la fin de la journée, toujours isolé, durement touché, Hancock préféra se retirer sur ses positions initiales, mettant ainsi fin à la bataille de la Boydton Plank Road au cours de laquelle l’Union perdit environ 1750 hommes pour 1300 pour la Confédération.[31]
Le résultat de cette bataille était ambigu, d’une part les sudistes avaient conservé leurs lignes défensives et leurs voies d’approvisionnements, mais d’autre part ils avaient raté une opportunité de frapper durement les forces fédérales en détruisant ou, à tout le moins, en portant un gros coup au 2ème corps. De l’autre côté, la résistance de celui-ci lui offrit une victoire tactique et lui rendit son aura perdue à Reams Station. Mais l’offensive fédérale avait échoué à s’emparer de la Boydton Plank Road et, alors que l’hiver allait s’installer, les deux camps campaient sur leurs positions.

Figure 103 : Mouvements des deux armées lors de la bataille de la Boydton Plank Road

Sans titre

Source: JESPEREN Hal, Siege of Petersburg, Actions October 27, 1864, Cartography Services by Hal Jespersen.

Pendant que Hancock manœuvrait à l’extrême gauche, Butler en fit de même à l’extrême droite comme prévu, dans le but d’effectuer une diversion. Le plan de Butler prévoyait d’envoyer le 10ème corps attaquer de front les positions sudistes sur la Darbytown Road pendant que le 18ème les attaquerait de flanc depuis la Williamsburg Road. Cependant, côté sudiste, Longstreet, qui commandait les forces présentes dans ce secteur, comprit très vite la menace et pendant que la division de Hoke tenait ses positions face au 10ème corps, il fit déplacer celle de Field pour confronter le 18ème corps au niveau de Fair Oaks. Dans l’après-midi du 27 octobre, les fédéraux attaquèrent donc mais furent aisément repoussés et avec de lourdes pertes en comparaison de leurs adversaires, environ 1600 hommes contre une centaine côté sudiste. Finalement, les fantassins nordistes se retranchèrent en face des positions sudistes jusqu’au lendemain après-midi avant de rejoindre leurs positions initiales. Bien que manquant de rigueur, cette attaque atteignit ses objectifs, occuper les sudistes afin de prévenir l’envoi de renforts dans le secteur de Petersburg.[32]

 En décembre, décidant de tenter une nouvelle action dans le secteur de Petersburg afin de compenser les situations de blocage connues sur les autres théâtres durant cet hiver, Grant décida de faire revenir le 6ème corps de Wright depuis la vallée de la Shenandoah afin d’augmenter les forces présentes face à l’Armée de Virginie du Nord pendant que le 5ème corps de Warren ferait mouvement pour frapper la Weldon Railroad au sud de Stony Creek.

Entre le 4 et 6 décembre, le 6ème corps débarqua progressivement à City Point. Une fois informé du départ de Wright, Lee comprit que Grant comptait user de sa supériorité numérique pour frapper à nouveau et fit rappeler trois des divisions de Early, celles de Gordon, Pegram et Brian Grimes qui avait remplacé Ramseur, afin de compenser quelque peu le rapport de force. Cependant, le 7 décembre, date du début de la manœuvre de Warren, renforcé par une division du corps de Humphreys, qui avait pris le commandement du 2ème corps suite à l’incapacité de Hancock toujours fragilisé par sa blessure subie à Gettysburg, et des cavaliers de Gregg, les fédéraux entamèrent leur mouvement pour frapper la Weldon Railroad aux abords de la Meherrin River, environ 30 kilomètres au sud de Stony Creek, mais trop tôt pour que Lee puisse compter sur les renforts venus de la vallée, aussi, le commandant sudiste fit déplacer une fois encore les troupes de Hill et Hampton pour venir défendre sa voie d’approvisionnement. Mais la chance ne jouait pas avec les sudistes. Le 8 décembre, en raison des conditions météorologiques déplorables, les confédérés n’avancèrent que très lentement et lorsqu’ils arrivèrent sur place le 9, ce ne fut que pour découvrir 25 kilomètres de voies ferrées que les nordistes avaient détruit la veille avant de se remettre en route vers leurs positions initiales. Les cavaliers de Hampton tentèrent bien de frapper les arrières des forces nordistes mais sans grand résultat et le 10, les nordistes avaient rejoint leurs lignes. Malgré tout cela, la situation n’était pas encore trop terrible pour les sudistes, le mauvais temps et les batteries de la garde civile installées sur l’autre rive de la Meherrin, à Hicksford, empêchèrent les fédéraux de causer plus de dégâts qu’ils auraient été en mesure de le faire à cette ligne d’approvisionnement déjà grandement affaiblie.[33]

Profitant de l’hiver et des restrictions opérationnelles qu’il allait imposer aux forces fédérales, Lee décida, à la mi-décembre, de faire revenir la majeure partie des forces restant à Early auprès de lui, soit la division de Kershaw, celles de Gordon, Pegram et Grimes venant tout juste d’arriver, ne laissant comme force dans la vallée, toujours sous le commandement de Early, que la division d’infanterie de Wharton et les deux brigades de cavaleries de Rosser, soit une très maigre force, trop maigre pour espérer gêner les opérations de Sheridan dans la vallée, signe que le commandant sudiste avait abandonné l’espoir de récupérer celle-ci que les nordistes venaient de toute façon de détruire en grande partie. Ainsi, l’Armée de Virginie du Nord récupéra son 2ème corps, réduit à environ 9000 hommes, et placé sous le commandement de Gordon – dont la division passa au général Clement Anselm Evans – qui vint s’ajouter derrière les fortifications de Petersburg et Richmond.[34]

Le 13 décembre, dans le but de mener une attaque contre les défenses du port de Wilmington, 6500 hommes de l’Armée de la James quittèrent leurs positions près de Richmond sous les ordres de Butler. Informé de la haute probabilité d’une attaque fédérale dans cette région, Lee fut contraint de détacher la division de Hoke du 4ème corps de Anderson vers le commandement de Braxton Bragg où elle arriva le 27 décembre. Mais après l’échec cuisant de Butler, celui-ci fut relevé de son commandement par Grant qui, débarrassé des pressions politiques suite à la réélection de Lincoln, pouvait enfin placer un commandant compétent à la tête de l’Armée de la James, Ord, qui prit ses fonctions le 8 janvier alors que ces troupes tout juste ramenées des côtes de Caroline du Nord furent réembarquées sous le commandement du général Alfred Howe Terry pour aller mener une nouvelle tentative contre le fort.[35] Avec le succès de celle-ci, ces troupes poursuivront la guerre dans cette région face aux forces de Johnston jusqu’à la victoire finale. Au cours de ce même mois de décembre, l’Armée de la James fut par la même occasion réorganisée. Les troupes étant parties pour la Caroline du Nord formant un corps expéditionnaire alors que le reste fut divisé en deux nouveaux corps, les 24ème, sous Gibbon avec trois divisions, et 25ème sous Godfrey Weitzel, ce dernier entièrement composé de troupes noires avec également trois divisions.

Alors que l’hiver était dans sa période la plus rude, Grant décida, à la suite des discussions de paix avortée entre Lincoln et Stephen tenues secrètement à Hampton Roads, de tenter une nouvelle attaque contre les positions confédérées à Peterburg. Moins ambitieuse que ses précédentes tentatives pour contourner la droite sudiste et progresser contre la South Side Railroad, le commandant nordiste fixa cette fois comme objectif de prendre la Boydton Plank Road par laquelle les confédérés faisaient passer les approvisionnements venant de Wilmington par la Weldon Railroad et ensuite par chariots, ou du moins c’est ce que pensaient les fédéraux, car depuis longtemps, conscient de le fragilité de cette ligne de communication, Lee y avait considérablement réduit le recours. Grant rassembla donc cinq divisions d’infanterie des corps de Humphreys et Warren – celles de Ayres, Griffin, Crawford pour le 5ème corps et de Thomas Alfred Smyth, qui remplaçait Gibbon, et Mott pour le 2ème – et les cavaliers de Gregg dans le but de les mettre en marche le 5 février afin de prendre position entre Dinwiddie Court House et Burgess Mill, le rôle des cavaliers fédéraux étant de patrouiller le secteur et capturer tous les chariots sudistes qu’ils trouveraient.
Les fantassins fédéraux atteignirent la Boydton Plank Road sans rencontrer de résistance, les sudistes n’ayant pas anticipé cette manœuvre, et ce particulièrement dans ces conditions météorologiques. Warren prit position près de Burgess Mill sur la gauche de la ligne fédérale établie en travers de la Boydton Plank Road, sur la rive sud de la Hatcher’s Run avec Humphreys sur sa droite, près de Armstrong’s Mill. Sous le feu des canons sudistes, les fédéraux s’enterrèrent avant que les sudistes ne tentent de les repousser en lançant une attaque contre les positions de Humphreys avec la division de Mahone du corps de Hill qui fut repoussée. Durant la nuit, Meade fit parvenir deux divisions en renfort à Humphreys, une venant du 6ème corps, celle du général Frank Wheaton qui avait remplacé Russell suite à la mort de celui-ci lors de la troisième bataille de Winchester, et une autre du 9ème, celle de Hartranft, en plus de déplacer Warren et Gregg en soutien de Humphreys afin de concentrer les forces disponibles.

Au matin du 6, jour où Lee fut informé de la décision du gouvernement sudiste de le nommer commandant en chef de toutes les forces confédérées, Warren décida de lancer une reconnaissance pour tester les défenses sudistes, ce qui déclencha une contre-attaque des forces de Gordon, renforcées de la division de Mahone. Les fédéraux reculèrent dans un premier temps avant de s’établir sur une nouvelle position où ils résistèrent finalement, perdant environ 1500 hommes pour quelques 1000 côté sudiste, avant de tout de même se replier pour prendre une nouvelle position défensive, étendant les fortifications déjà existantes le long de la Vaughn Road jusqu’à Hatcher’s Run. Le lendemain, 7 février, Warren repartit vers l’avant et récupéra la majeure partie du terrain perdu la veille.
Le résultat de la bataille de Hatcher’s Run fut globalement le même que lors des opérations précédentes, l’extension des lignes défensives des deux camps, et ce toujours au profit des fédéraux, les sudistes devant tenir des lignes de plus en plus longues avec des forces toujours aussi ténues, voire même plus ténues en raison des restrictions en approvisionnement et des désertions auxquelles faisaient face l’Armée de Virginie du Nord.[36]

Le 21 février, Sheridan, alors toujours dans la vallée de la Shenandoah, reçu de Grant une lettre contenant de nouvelles instructions maintenant que la victoire y semblait acquise à l’Union. Dans celle-ci, le commandant en chef nordiste détaillait la suite des actions de Sheridan qui devait quitter la vallée de la Shenandoah par le sud, en passant par Lynchburg et Charlottesville, afin de suivre la Virginia Central Railroad et le Kanawha Canal et rendre ceux-ci inutilisables pour l’Armée de Virginie du Nord qui pouvait encore compter dessus comme ligne d’approvisionnement et de retraite, avant de rejoindre les forces nordistes présentes face à Lee et, avec elles, lancer l’assaut final contre Petersburg et Richmond.[37] Le 20 mars, les cavaliers nordistes arrivèrent à White House Landing après avoir contourné Richmond par le nord en passant par Beaver Dam Station et Hanover Court House.[38]

Cependant, après la victoire de Sheridan à Waynesboro le 2 mars contre ce qui restait de forces à Early, et maintenant anéanties, le commandant sudiste comprit très vite la situation et se rendit compte que sa seule échappatoire était d’abandonner Richmond et Petersburg pour aller rejoindre les troupes de Johnston qui faisaient face à Sherman plus au sud. Or, c’était là la principale crainte de Grant, voir l’Armée de Virginie du Nord partie et renforcée des effectifs présents dans les Carolines et ainsi repousser encore un peu plus l’inéluctable fin de la guerre et surtout des combats. [39]
Lee s’empressa d’aller voir Davis pour l’informer de la situation que celui-ci comprit assez vite et accepta. Mais malgré tout, il était encore trop tôt pour se mettre en marche, les conditions météorologiques étant encore trop défavorables pour rendre les routes praticables pour une retraite rapide. Les sudistes devaient encore attendre un peu. De plus, Lee, conscient qu’une telle manœuvre rendrait ses forces vulnérables face à une réaction rapide des nordistes, décida de chercher à les forcer à repositionner leurs forces afin de s’ouvrir une fenêtre d’opportunité plus importante.[40]

Le plan de Lee consistait à frapper les lignes fédérales au centre du dispositif de fortification nordiste à l’est de Petersburg, afin de poser une menace directe contre City Point, la base opérationnelle de l’Armée du Potomac, et de la sorte contraindre Grant à aller puiser des forces sur son flanc gauche pour contrer la menace et ainsi ouvrir une possibilité aux sudistes de s’échapper vers le sud, et donc vers Johnston, en forçant le passage là où la ligne fédérale serait la plus faible. Lee entendait donc reprendre l’initiative stratégique.[41]
Il confia cette tâche au corps de Gordon qui, après avoir étudié les lignes fédérales présentes face à lui, choisi de porter son attaque contre Fort Stedman, en face du Colquit’s Salient. Son plan était d’envoyer environ 300 hommes s’emparer de positions fédérales discrètement afin d’ouvrir la voie au reste du corps qui se jetterait dans la brèche crée par la prise du fort et de ses canons. Approuvant le plan, Lee décida d’y adjoindre des renforts, la division de Johnson du 4ème corps de Anderson et quatre brigades du corps de Hill, deux venant de la division de Heth et deux autres de celle de Wilcox, en plus des cavaliers de Fitzhugh Lee, ce dernier ayant pris la tête du corps de cavalerie de l’Armée de Virginie du Nord, désormais réduite à deux divisions, en remplacement de Hampton une fois celui-ci envoyé avec le reste de la cavalerie auprès de Johnston début février dans le but de l’aider à affronter Sherman. Le commandement de la division de Fitzhugh Lee passant au général Thomas Munford. Lee prit aussi des dispositions pour faire venir trois des quatre brigades de Pickett du corps de Longstreet mais celles-ci n’arrivèrent pas à temps pour l’offensive.

Le 25 mars, Gordon déclencha son attaque aux alentours de 4 heure du matin. Dans un premier temps, celle-ci sembla se révéler un succès, pris complètement par surprise, les fédéraux perdirent Fort Stedman et ses canons dès la première vague sudiste alors que le reste du corps s’enfonçait dans la brèche. Cependant, les sudistes ne parvinrent pas à étendre leur percée et virent la brèche être contenue par les troupes de la division de Hartranft du 9ème corps et sous le feu des batteries fédérales avoisinantes. Vers 8 heure, alors conscient que l’assaut ne pouvait plus réussir, Lee et Gordon ordonnèrent la retraite sur les positions initiales. Cependant, ce faisant, nombre de soldats confédérés furent capturés. Au final, l’affaire se révéla désastreuse pour le Sud qui, bien qu’il ne pouvait déjà pas se le permettre, perdit environ 3000 hommes contre près de 1050 pour l’Union. Dans le courant de la journée, Grant ordonna aux 2ème et 6ème corps – auxquels il n’avait pas eu besoin de recourir contrairement aux espoirs de Lee puisque le 9ème corps se montra à la hauteur de Gordon – de monter à l’assaut des lignes sudistes présentes face à eux, au sud de Petersburg, précisément l’un des endroits où Lee avait prélevé des forces du corps de Hill pour renforcer l’attaque de Gordon, et, au prix d’environ 1000 pertes supplémentaires dans chacun des deux camps, s’emparèrent de positions retranchées sudistes avancées qui les placèrent plus près des lignes principales confédérées, facilitant de la sorte une éventuelle offensive fédérale dans ce secteur, justement celui par lequel Lee avait espéré s’échapper.[42] La victoire fédérale dans cette bataille de Fort Stedman permit à Grant, en résistant et même en contre-attaquant immédiatement, de conserver l’initiative stratégique que Lee avait espéré lui ravir pour préparer sa marche vers les Carolines.

De plus, parallèlement à ce que celui-ci prévoyait pour se sortir de sa situation, Grant prépara lui aussi son propre plan d’action. Le 25 mars, Sheridan, Meade et Ord, les trois commandants en chef des forces engagées contre Petersburg et Richmond, reçurent une lettre de Grant leur expliquant la suite des opérations dans ce secteur. Sheridan et ses trois divisions de cavalerie, sous les ordres de Thomas Casimer Devin qui remplaça Merritt alors que celui-ci avait déjà remplacé Torbert lors de la troisième campagne de la vallée de la Shenandoah, Custer, qui avait remplacé Wilson lors de la même campagne et Crook qui remplaça Gregg, devaient faire mouvement depuis le sud, en contournant la droite sudiste, vers les South Side et Danville Railroads, les deux dernières approvisionnant la ville pendant que les 2ème et 5ème corps de Humphreys et Warren se déplaceraient vers l’ouest, au sud de Petersburg, afin d’être en position pour soutenir Sheridan si les confédérés bougeaient leurs forces pour le contrer. Dans le même temps, Ord enverrait le 24ème corps remplacer ces deux derniers sur leurs positions de départ, le 25ème restant sur la rive nord de la James face aux corps de Longstreet, et avec les corps de Parke et Wright, leur objectif était d’être prêt à exploiter toute opportunité offerte par Lee face à eux pour contrer la manœuvre fédérale.[43]

Le 29 mars, les fédéraux se mirent en marche. Alors que Sheridan progressait vers Dinwiddie Court House, le 5ème corps avançait lui sur la Vaughn Road vers l’ouest et puis la Quaker Road vers le nord, vers l’intersection avec la Boydton Plank Road. Après un rapide engagement au passage de la Gravely Run, les fédéraux poursuivirent vers le nord, vers Lewis Farm où deux brigades sudistes, celles de Wide et William Henry Wallace de la division de Johnson, les attendaient. Sur ordre de Anderson, celles-ci attaquèrent la division de tête fédérale, commandée par Joshua Lawrence Chamberlain, avant qu’elle ne puisse être renforcée. Dans un premier temps, les sudistes furent en mesure de repousser les nordistes mais ceux-ci se ressaisirent et, avec l’arrivée de renforts, parvinrent à repousser les confédérés jusqu’à leurs positions initiales sur la White Oak Road, mettant un terme à la bataille de Lewis Farm, la première d’une série devant mener à la fin de l’Armée de Virginie du Nord et causant environ 400 pertes dans chaque camp. Le lendemain, Warren fit réavancer ses troupes, sans opposition cette fois, afin de leur faire prendre le carrefour reliant les Boydton Plank Road et Quaker Road, face à la ligne sudiste présente sur la White Oak Road[44]

Le même jour, les cavaliers fédéraux atteignirent Dinwiddie Court House et poussèrent une reconnaissance vers le carrefour de Five Forks où ils rencontrèrent la résistance des cavaliers de Fitzhugh Lee qui reçurent dans la soirée le renfort du reste de la cavalerie sudiste, qui venait d’enregistrer le retour de la division de cavalerie de Rosser depuis la vallée de la Shenandoah, et de 5 cinq brigades d’infanterie, sous le commandement de Pickett, dans le but de pousser les fédéraux hors de portée de ce carrefour clé et de la Boydton Plank Road plus au sud-est. Le lendemain, Pickett attaqua les positions tenues par les cavaliers nordistes et parvint à causer une brèche dans leur ligne et à les contraindre à se replier sur Dinwiddie Court House où ils se réorganisèrent et mirent un terme à l’avancée confédérée, Pickett décidant ensuite de se replier sur le carrefour et de s’y retrancher sous la menace du 5ème corps désormais présent sur son flanc gauche, terminant de la sorte la bataille de Dinwiddie Court House avec environ 400 pertes pour les fédéraux contre 700 côté sudiste.[45]

Alors que les cavaliers nordistes avaient été repoussés vers Dinwiddie Court House, Warren fit avancer son corps – la division de Ayres en tête, suivie de celles de Crawford et Griffin qui venait d’être relevé de sa position au carrefour des Quaker et Boydton Plank Road par la division de Nelson Appleton Miles du 2ème corps, qui avait remplacé Barlow à la fin du mois de juillet, – vers la White Oak Road en contournant la droite sudiste dans le but de couper les communications par cette voie entre ceux-ci et Pickett plus à l’ouest. Comprenant la manœuvre, Lee saisi l’initiative en envoyant trois brigades, sous les ordres de Johnson attaquer les fédéraux avant qu’ils ne soient en mesure d’en faire autant. L’attaque des confédérés, bien que largement inférieures en nombre, mit en déroute les divisions de Ayres et Crawford grâce à l’effet de surprise. Ne pouvant pousser plus loin sans risquer de perdre leur cohésion, les sudistes prirent une position défensive qu’attaquèrent les forces de la division de Griffin, sans résultat. Dans le même temps, de son côté, le 2ème corps mena des actions dans le secteur de Burgess Mill afin d’empêcher Lee d’envoyer des renforts sur sa droite. Ce faisant, Humphreys repoussa la brigade de Wise qui s’était avancée pour protéger le flanc gauche des troupes de Johnson, laissant celles-ci exposées alors que Crawford et Ayres avaient réorganisés leurs divisions qui remontèrent à l’assaut. Après plusieurs heures d’affrontement, les sudistes largement dépassés en nombre furent contraints de se replier et retourner sur leurs positions défensives, laissant ainsi les fédéraux s’emparer d’une portion de la White Oak Road. Au cours de la bataille éponyme, les fédéraux perdirent environ 1700 hommes contre plus ou moins 1200 pour les sudistes.[46]

Bien que chaotique, la progression de Warren permit d’une part de contraindre Pickett à alléger la pression sur Sheridan à Dinwiddie Court House et surtout d’autre part à le placer dans une position difficile, partiellement coupée du reste de l’Armée de Virginie du Nord. Et Sheridan entendait bien exploiter cette opportunité en détruisant les forces de Pickett avec le concours du corps de Warren que Grant détacha du commandement de Meade pour le placer sous ses ordres. Celui-ci ne perdit pas de temps et ordonna au 5ème corps de progresser sur la White Oak Road vers l’ouest afin de venir se placer sur la gauche de Pickett et menacer ses arrières.
Dans l’après-midi du 1er avril, les fédéraux passèrent à l’attaque, les cavaliers de Sheridan depuis Dinwiddie Court House, la division de Ayres le long de la White Oak Road et les divisions de Griffin et Crawford sur les arrières des sudistes après avoir contourné leur flanc gauche. L’assaut fédéral fut un succès, attaqués de toutes parts, inférieurs en nombre et privés de plusieurs de leurs officiers commandants, Pickett et d’autres n’étant pas sur les lieux au moment de la bataille, les confédérés furent durement frappés, ceux-qui ne furent pas tués ou ne purent s’échapper, soit une grande partie d’entre eux, furent fait prisonniers, avec pour conséquence d’anéantir le commandement de Pickett et d’enfoncer le flanc droit de la ligne confédérée. Côté fédéral, la bataille de Five Forks fit environ 850 victimes contre près de 5000 dans le camp sudiste, la plupart fait prisonniers. Enfin, une autre victime est à noter pour l’Union, Warren que Sheridan, insatisfait de sa prestation des derniers jours, releva de son commandement pour placer Griffin à la tête du 5ème corps qui fut lui-même remplacé à la tête de sa division par Chamberlain. Autre conséquence de cette victoire, les fédéraux étaient à présent en mesure de progresser vers la South Side Railroad, dernière artère approvisionnant les forces sudistes. Conscient de la menace, Lee avertit Davis qu’ils allaient devoir évacuer Richmond et Petersburg.
Une fois informé de la nouvelle de la victoire de Sheridan, Grant décida de lancer une attaque contre l’ensemble des lignes sudistes dès le lendemain, dans le but de hâter la chute de ces deux villes et surtout de l’Armée de Virginie du Nord.[47]

En effet, avec la victoire de Five Forks et le fait qu’elle priva Lee d’environ un cinquième de ses forces dont une grande partie de sa cavalerie, Grant compris qu’elle était maintenant suffisamment affaiblie pour être attaquée. Lee, arrivé aux mêmes conclusions, avait déjà commencé à prendre ses dispositions. Avant même que l’attaque fédérale ne soit lancée, la division de Field, du corps de Longstreet, fut rappelée du secteur de Richmond pour venir prendre position sur les défenses intérieures du système de fortification sudiste derrière la Indian Town Creek, ne laissant au nord de la James que les divisions de Kershaw et Mahone et les réservistes de Ewell. Les forces de Johnson reçurent elles pour instruction de se rendre à Sutherland Station pour y faire leur jonction avec les troupes de Pickett et défendre la South Side Railroad, voie d’issue pour les troupes présentes au sud de l’Appomattox si jamais la fuite par Petersburg était rendue impossible par la prise de la ville, mais à ce moment-là, le commandant sudiste ignorait encore l’état des forces de Pickett.

Figure 104 : Mouvements des deux armées lors des batailles de la White Oak Road et Five Forks

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Source: JESPEREN Hal, Siege of Petersburg, Actions March 29-31, 1865, Cartography Services by Hal Jespersen.

Au matin du 2 avril, l’ensemble des forces présentes face à Petersburg montèrent à l’assaut des défenses sudistes. Les 6ème et 24ème corps attaquèrent au nord de Hatcher’s Run et atteignirent la Boydton Plank Road, mettant ainsi en déroute les forces de Hill qui fut tué au cours des combats et remplacé par Heth. Le 9ème corps attaqua pour sa part Fort Mahone, situé juste au sud de Petersburg, près de la Jerusalem Plank Road et que les troupes de Gordon défendirent avec beaucoup de difficultés.[48] Lee comprit très vite la gravité de la situation et prévint Davis de commencer l’évacuation de la capitale, son seul objectif à présent était de résister jusqu’à la nuit pour faire quitter Richmond et Petersburg à son armée à la faveur de l’obscurité. Mais alors que les confédérés organisaient la retraite, l’attaque fédérale commença à perdre son organisation et ralentit au sud de Petersburg mais commença à l’ouest avec l’entrée en scène du 2ème corps contre les forces sudistes de Heth présente sur la White Oak Road qu’ils mirent en déroute avant de continuer vers Petersburg et la progression des troupes de Sheridan, soit la cavalerie et le 5ème corps, vers le nord depuis Five Forks, vers la South Side Railroad. En début d’après-midi, ce fut le 24ème corps de Gibbon qui, prenant la relève du 6ème, monta à l’attaque de deux positions défensives tenues par la brigade du général Nathaniel Harrison Harris, les Forts Gregg et Whitworth, deux positions dont la défense par les sudistes leur permit de gagner un temps précieux en attendant l’arrivée de Field. Cependant, vers 3 heure, les fédéraux furent tout de même en mesure de prendre les deux positions mais pas avant que Field ne soit en place. Au même moment, la division de Miles, du 2ème corps, mit en déroute les quatre brigades sudistes de l’ancienne division de Heth, maintenant commandée par le général John Rogers Cooke et, positionnées à Sutherland Station dans le but de défendre la South Side Railroad dont les fédéraux s’emparèrent définitivement, coupant toute retraite par le sud de l’Appomattox aux forces sudistes encore présentes à Petersburg.[49] Finalement, les nordistes n’avancèrent plus et les combats du 2 avril, qui avaient vu les confédérés fortement bousculés prirent fin. Lee était parvenu à tenir jusqu’à la nuit, sauvant son armée de la destruction et commença à mettre en œuvre les plans de la manœuvre à venir, l’évacuation de Richmond et Petersburg.[50] Au final, l’Union enregistra environ 3500 pertes contre quelques 4250 pour la Confédération.[51]

Figure 105 : L’assaut final contre Petersburg

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Source: JESPEREN Hal, Siege of Petersburg, Actions April 2, 1865, Cartography Services by Hal Jespersen.

Lee avait commencé à mettre en place son plan d’évacuation alors que les combats pour les forts Gregg et Whaitworth faisaient toujours rage. Celui-ci prévoyait de faire traverser l’Appomattox vers le nord aux forces présentes à Petersburg et la James vers le sud à celles situées à Richmond afin de toutes les faire se regrouper à Amelia Court House où devait les attendre un stock d’approvisionnement. Ainsi, dès 8 heure du soir, la manœuvre confédérée se mit en marche. Ewell et Kershaw quittèrent donc Richmond, Lee, Longstreet et Gordon évacuèrent Petersburg, Mahone abandonna la Bermuda Hundred Line et Anderson fut chargé de regrouper les éléments déroutés par l’avancée fédérale de Pickett, Johnson, Heth et Wilcox afin de les rassembler sous son commandement – prenant donc la tête du 3ème corps – et de progresser sur la rive sud de l’Appomattox jusqu’à Amelia Court House depuis Sutherland Station. Anderson fut également accompagné des cavaliers de Fitzhugh Lee.
Un peu avant minuit, la retraite sudiste se déroulait comme prévu, sans que les fédéraux, dont les bombardements d’artillerie en prévision d’une attaque le lendemain couvrait le bruit des mouvements sudistes, ne s’en rende compte.[52]

Le lendemain, 3 avril, les forces fédérales découvrirent le départ des sudistes et entrèrent dans les deux villes.[53] Sans perdre de temps Grant ordonna à ses forces de se lancer à leur poursuite dans le but de les intercepter avant qu’ils ne rejoignent les forces de Johnston. Sheridan ouvrit la marche en poursuivant les forces sudistes progressant sur la rive sud de l’Appomattox, soit celles ayant évacué Five Forks et les lignes de la White Oak Road et livra un rapide combat d’arrière-garde à Namozine Church aux alentours de midi.[54] Dans le même temps, les différents corps d’infanterie se mirent eux aussi en marche. Les 5ème, 2ème et 6ème suivirent la même route que Sheridan, vers Jetersville alors que le 24ème corps de l’Armée de la James et le 9ème progressèrent plus au sud, le long de la South Side Railroad vers Burkeville. Enfin, le 25ème corps resta lui positionné à Richmond pour occuper la ville.

Satisfait de la vitesse avec laquelle il s’était retiré de Richmond, Lee pensait avoir des chances raisonnables de remporter la course dans laquelle il s’était engagé avec Grant, à savoir rejoindrait-il Johnston avant que les forces fédérales ne l’interceptent ? Mais c’était sans compter sur deux éléments. Premièrement, les troupes sous le commandement de Ewell, les réservistes et les marins privés de navires, n’étaient pas des fantassins chevronnés et dès lors pas habitués aux longues marches, si bien qu’ils furent relativement lents dans leur progression, causant un retard à l’ensemble de l’Armée de Virginie du Nord dans sa course. Mais l’élément principal fut la déception qui attendait les confédérés à Amelia Court House. Lee avait fait donner des instructions pour que des rations soit délivrées à cet endroit pour nourrir ses forces affamées, mais une fois arrivés sur place le 4 avril les sudistes ne trouvèrent que des caisses d’armes et de minutions, obligeant Lee à stopper son armée en pleine retraite jusqu’au lendemain pour l’envoyer battre la campagne à la recherche de nourriture.[55]

Ne pouvant plus attendre de crainte de perdre son avance et bien que la campagne avoisinante n’eût pu lui fournir d’approvisionnements tant elle avait déjà été exploitée au cours des nombreux mois de siège, Lee fut contraint de remettre ses forces en route au matin du 5 avril le long de la Danville Railroad dans le but de rejoindre d’autres rations qu’il demanda à faire envoyer depuis Danvile. Cependant, en début d’après-midi, les éléments de tête confédérés, du corps de Longstreet, tombèrent sur un corps fédéral, le 5ème de Griffin, et les cavaliers de Sheridan, installés en travers de la voie au sud de Jetersville, signifiant que la route vers le sud et les rations demandées étaient maintenant coupée et Lee décida, conscient que ses forces étaient trop faibles pour pouvoir attaquer cette position, de chercher une autre route pour rejoindre Johnston, vers Farmville, où il espérait obtenir d’autres rations depuis Lynchburg avant de continuer vers le sud.[56]

Pendant la journée, une partie des cavaliers de Sheridan poussèrent un raid jusqu’à Amelia Springs où ils livrèrent un rapide combat avec ceux de Fitzhugh Lee qui les repoussèrent.[57] Dans la soirée, les 2ème et 6ème corps arrivèrent eux aussi à Jetersville.[58]

Dans la nuit du 5 au 6 avril, Lee remit son armée exténuée et affamée en marche. De l’autre côté, Grant était bien décidé à gagner la course maintenant engagée entre les deux armées en coinçant les confédérés, et pas seulement en attaquant sur leurs arrières pour les anéantir pièce par pièce. Ainsi, il ordonna à Sheridan, Griffin et Ord de progresser sur la rive sud de l’Appomattox afin de rester parallèlement à la ligne de progression sudiste et leur couper la route vers le sud pendant que Meade poursuivait Lee afin de les prendre par derrière.[59]
Au cours de la journée, Longstreet qui tenait la tête de la colonne sudiste atteignit Rice’s Station avant que les éléments de tête du 24ème corps de Gibbon ne l’y précèdent, laissant entrevoir aux sudistes la possibilité de gagner la course pour Burkeville et sa voie ferrée menant vers le sud. Informé de l’envoi d’un groupe de 900 cavaliers, sous les ordres du colonel Theodore Read, par Ord vers High Bridge dans le but de détruire ce point de passage par-delà l’Appomattox, Longstreet fit dépêcher 1200 des cavaliers de W.H.F. Lee et Rosser dans le but de les intercepter et protéger le pont. Ceux-ci accomplirent leur tâche en tuant ou capturant l’ensemble des cavaliers fédéraux.[60]

Alors que Longstreet tenait Rice’s Station, sous la pression des harcèlements constants des cavaliers de Sheridan sur leur flanc, Anderson et Ewell avait perdu le contact avec le corps de Longstreet devant eux et Sheridan ne manqua pas l’opportunité, interposant les cavaliers de Custer entre les deux, bloquant Anderson suffisamment longtemps pour permettre à l’infanterie d’arriver en renforts. Afin de leur faire échapper au piège, Ewell fit dévier les wagons d’approvisionnement sur une route plus au nord et Gordon, qui fermait la marche de la colonne sudiste, suivi. Mais ni Ewell ni Anderson, maintenant isolés du reste de l’armée, ne furent capable d’en faire autant et durent affronter les forces fédérales. Ewell face à Wright à Hilsman Farm et Anderson à Marshall Farms face à Sheridan. Dans le même temps, Gordon du protéger le train de wagon, ralentit par le passage de la rivière, contre le 2ème corps de Humphreys à Lockett Farm. L’ensemble de ces trois affrontements donna lieu à bataille de Sailor’s Creek au cours de laquelle les fédéraux, en repoussant chacune des forces sudistes engagées, leur infligèrent quelques 7000 pertes contre environ 1200. Parmi ces pertes, les confédérés comptèrent de nombreux prisonniers, environ 6000, dont plusieurs généraux tels que Ewell dont le commandement était maintenant virtuellement dissout alors que les troupes de Anderson, en pleine déroute furent en partie récupérées par Mahone. Gordon, lui, parvint à se replier et passa, avec Mahone, l’Appomattox à High Bridge.[61]

Dans la soirée, Longstreet, qui se trouvait toujours à Rice’s Station vit ses positions attaquées par le corps de Gibbon depuis Burkeville. Les sudistes résistèrent juste assez longtemps pour permettre à Gordon de franchir la rivière puis se replièrent à leur tour vers High Bridge, abandonnant l’espoir de pouvoir ouvrir la route vers Burkeville et vers le sud, la priorité pour l’instant étant d’atteindre les rations présentes à Farmville.[62]

Tôt au matin du 7 avril, vers 9 heure, les fantassins du 2ème corps fédéral avancèrent vers High Bridge et parvinrent à empêcher sa destruction totale par les hommes de Mahone et à franchir la rivière, portant de la sorte un dur coup aux sudistes qui furent contraint de renvoyer par rails vers Appomattox Station les rations afin de s’assurer qu’elles ne tombent pas entre les mains des fédéraux, privant une fois encore leurs troupes de nourriture. Lee mit donc une nouvelle fois son armée en marche vers cette nouvelle destination en espérant y devancer les nordistes dont la route sur la rive sud de l’Appomattox était un peu plus courte que celles des sudistes au nord.[63]

Dans un premier temps, Lee fit dépêcher Mahone depuis High Bridge vers les hauteurs de Cumberland Church pour y prendre une position défensive et protéger la retraite sudiste de la progression de Humphreys. Parallèlement à cela, Gordon et Longstreet évacuèrent Farmville et Rice’s Station vers le nord, le long de la Lynchburg Turnpike, franchissant l’Appomattox par les deux ponts de la ville et prirent la direction de Cumberland Church, Mahone devant tenir jusqu’à leur passage. Afin d’éviter de voir les autres corps fédéraux passer sur la rive nord de la rivière, Lee fit ordonner aux artilleurs du général Edward Porter Alexander de détruire les ponts de Farmville une fois les forces de Gordon et Longstreet passées, ce qu’ils firent. Cependant, ce faisant, ils isolèrent sur la rive sud les cavaliers de Fitzhugh Lee qui étaient en train d’affronter ceux de Crook afin de gagner du temps pour les corps d’infanterie. Ainsi, les cavaliers confédérés eurent à partir vers l’ouest à la recherche d’un passage à gué, ce qu’ils parvinrent à faire en repoussant les cavaliers fédéraux qui les pourchassaient. Pendant ce temps, à Cumberland Church, Mahone, avec le soutien de Longstreet et Gordon fut en mesure de tenir ouverte la route vers Appomattox Station en tenant en respect les fédéraux de Humphreys jusqu’à la tombée de la nuit qui mit un terme à la bataille de Cumberland Church.[64] Pendant la nuit, Lee remit une fois encore son armée en marche le long de la Lynchburg Turnpike dans le but d’échapper à l’Armée du Potomac avec Gordon en tête et Longstreet qui fermait la marche, les forces regroupées par Anderson lors de l’évacuation de Petersburg n’existant virtuellement plus, leurs derniers éléments furent répartis entre les deux autres corps, la brigade de Wise allant à Gordon et les restes des divisions de Pickett, Heth et Wilcox à Longstreet. Celle de Mahone avait déjà rejoint le commandement de ce dernier au moment de l’évacuation de Petersburg.

Pendant ce temps, Grant, toujours déterminé à ne pas laisser Lee s’échapper, donna de nouvelles instructions. Afin de renforcer Humphreys sur les arrières des sudistes et pendant que Sheridan, Griffin et Ord progressaient sur la rive sud, il fit envoyer Wright sur la rive nord par une passerelle établie à Farmville.
Dans la journée du 7, dans le but de prévenir une percée de Lee vers le sud depuis Farmville, Sheridan avait pris position à Prince Edouard Court House et dans la soirée, à la suite des développements au nord de l’Appomattox fut redirigé vers Appomattox Station dans le but d’intercepter les rations destinées à l’Armée de Virginie du Nord. Griffin suivi la même route que Sheridan via Prince Edouard Court House quant à Ord, il progressa le long de la voie ferrée de la South Side Railroad.[65]

Au cours de la journée du 8 avril, les deux armées se livrèrent une course à distance pour le contrôle d’Appomattox Station dont la prise garantirait aux sudistes les rations tant souhaitées et aux nordistes la possibilité de les en priver mais aussi de leur ôter la perspective de faire mouvement vers Lynchburg, sur l’autre rive de la James où ils seraient plus en sécurité.
Dans la soirée, l’issue de la course était connu, les cavaliers de Sheridan étant arrivé à Appomattox Station les premiers, capturant les wagons de ravitaillements destinés aux sudistes. Sheridan poussa même un peu plus au nord, vers Appomattox Court House où les hommes de Custer après un rapide combat avec les forces du général Lindsay Walker qui avait rassemblé une grande partie de l’artillerie sudiste dans ce secteur, s’emparèrent de la majorité des pièces confédérées. En gagnant la course, Sheridan venait de couper toute possibilité de mouvements pour l’Armée de Virginie du Nord qui n’avait plus que deux options, se battre pour forcer le passage où se rendre.[66]

Mais ni Lee ni ses lieutenants n’étaient prêts à abandonner la lutte si vite et au terme d’un rapide conseil de guerre décidèrent de la suite des opérations. Le corps de Gordon, supporté par les cavaliers de Fitzhugh Lee tenteraient de forcer l’ouverture de la Lynchburg Turnpike vers le sud en attaquant les forces fédérales présentes face à lui. Ce faisant, les confédérés chercheraient à maintenir la route ouverte suffisamment longtemps pour faire passer les wagons d’approvisionnement et le corps de Longstreet qui garderaient les arrières face à ceux de Humphreys et Wright présents au nord. Aux alentours de 5 heure, les confédérés montèrent à l’assaut mais très vite se rendirent compte qu’ils n’avaient pas en face d’eux les seuls cavaliers de Sheridan mais également les corps d’infanterie de Griffin et Gibbon qui défendirent solidement leurs positions, repoussant les confédérés et mettant un terme à la bataille d’Appomattox Court House. Face à l’impossibilité de s’échapper du piège, Lee n’eut d’autre choix que d’accepter l’évidence, il lui fallait maintenant présenter sa reddition et celle de son armée à Grant pour éviter de nouvelles et inutiles effusions de sang.[67] Dans la journée, le 9 avril 1865, Lee rencontra Grant et signa officiellement la capitulation de l’Armée de Virginie du Nord qui fut effective le 12 avril, lorsque l’ensemble des forces sudistes déposèrent leurs armes et drapeaux.[68]

Figure 106 : La course de l’Appomattox

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Source: JESPEREN Hal, Siege of Petersburg, Actions April 2-9, 1865, Cartography Services by Hal Jespersen.

C’est près d’un an avant la reddition de l’Armée de Virginie du Nord que Grant avait entamé la campagne qui devait mener à la fin des opérations sur le théâtre de Virginie. A la terrible campagne de l’Overland succéda le non moins difficile siège de Petersburg et Richmond et la rapide et décisive course de l’Appomattox qui marquèrent la campagne du même nom et en furent deux périodes fondamentalement différentes dans leur déroulement. D’abord, le siège de Petersburg et Richmond fut long, peu mobile et constitué d’actions en apparence non connectées. En apparence seulement car une fois considérée dans leur ensemble, les neuf offensives fédérales laissent apparaitre clairement la stratégie de Grant consistant à frapper simultanément les deux flancs des forces sudistes pour progressivement les pousser à étendre leurs lignes jusqu’au point de rupture. Ensuite, la course de l’Appomattox, courte, intense, très mobile et dont les éléments découlèrent les uns des autres dans une course de vitesse où les uns voulaient s’échapper vers le sud pour joindre leurs forces à celles de Johnston et les autres les en empêcher pour mener à l’issue finale.
En un peu moins d’un an de combats et de manœuvres, Grant avait réussi là où ses prédécesseurs sur ce théâtre avaient tous échoués, en osant faire ce qu’ils n’avaient pas pu envisager, livrer une guerre totale, déterminée et par conséquent meurtrière. Au total, entre le 18 juin 1864 et le 9 avril 1865, les Armées de la James et du Potomac enregistrèrent environ 52 000 pertes, 42 000 lors du siège de Petersburg et 10 000 lors de la campagne de l’Appomattox. De l’autre côté, l’Armée de Virginie du Nord compta plus ou moins 34 000 pertes, 28 000 au cours du siège et 6000 par après. Ce à quoi il convient d’ajouter les quelques 22 000 hommes encore aptes au combat et qui déposèrent les armes avant d’être libérés sur parole.
La victoire tactique fédérale à Appomattox Court House marqua là deux autres victoires. La première stratégique, en annihilant l’Armée de Virginie du Nord, dernière force confédérée sur le théâtre de Virginie et dès lors en mettant un terme aux opérations sur ce théâtre, en capturant définitivement la capitale de la Confédération et en mettant en fuite le gouvernement sudiste de Jefferson Davis. La deuxième fut symbolique et politique.
De nos jours, le 9 avril est considéré comme date officielle de fin de la guerre, et ce bien que la dernière force confédérée de Watie ne déposât les armes qu’un peu plus de deux mois plus tard, le 28 juin 1865. Cela tient au fait de l’importance symbolique de l’Armée de Virginie du Nord et de son commandant en chef dont la reddition acheva de convaincre ceux qui ne l’étaient pas encore que l’issue de la guerre ne faisait plus aucun doute et que sa fin était proche. Déjà en grande difficulté, ce n’était qu’une question de temps pour que les autres forces sudistes cessent à leur tour les hostilités, ouvrant une nouvelle page de l’histoire américaine, l’après-guerre avec la reconstruction des états du Sud et leur réintégration dans l’Union.


[1] Shelby FOOTE, op.cit., page 442.

[2] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 516-517.

[3] Ibid. ; FREDRIKSEN John C., Civil War Almanac, New York: Checkmark Books, 2008, pages 456-457.

[4] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 517.

[5] FREDRIKSEN John C., Civil War Almanac, New York: Checkmark Books, 2008, pages 455-583.

[6] Idem, page 442-444. ; James McPHERSON, op.cit., page 832.

[7] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 518.

[8] John KEEGAN, op.cit., pages 252-253. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Jerusalem Plank Road, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 333-334.

[9] Idem, page 298.

[10] FLOYD Dale E., LOWE David W., Staunton River Bridge: Civil War Sites Advisory Commission

[11] FLOYD Dale E., LOWE David W., Sappony Church, Washington: Civil War Sites Advisory Commission

[12] Frances KENNEDY, op.cit., pages 334-335. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 444-445. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 518-519.

[13] Idem, page 450. ; James McPHERSON, op.cit., page 832.

[14] Idem, pages 834-836. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 533-534.

[15] Ibid. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 355. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Deep Bottom I, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 519-520.

[16] James McPHERSON, op.cit., page 835. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 532-533.

[17] Idem, page 533.

[18] Idem, page 535-538. ; James McPHERSON, op.cit., pages 836-837. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 355. ; John KEEGAN, op.cit., pages 253-254. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Crater, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 520-522.

[19] Shelby FOOTE, op.cit., pages 539-540.

[20] Idem, page 542.

[21] Idem, page 544.

[22] FLOYD Dale E., LOWE David W., Deep Bottom II, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 356-357. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 522. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 545.

[23] Idem, pages 545-546. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 357. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Globe Tavern, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[24] FLOYD Dale E., LOWE David W., Reams Station, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 360-361. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 546-547. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 523.

[25] Frances KENNEDY, op.cit., pages 362-365.

[26] Ibid.

[27] Ibid. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Chaffin’s Farm/New Market Heights, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 524-525.

[28] Frances KENNEDY, op.cit., page 368. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Peeble’s Farm, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 525.

[29] Frances KENNEDY, op.cit., page 369. ; LOWE David W., Darbytown & New Market Roads, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[30] Frances KENNEDY, op.cit., page 369. ; LOWE David W., Darbytown Road, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 525.

[31] Frances KENNEDY, op.cit., pages 370-371.; LOWE David W., Boydton Plank Road, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 525-526.

[32] Frances KENNEDY, op.cit., page 372. ; LOWE David W., Fair Oaks & Darbytown Road, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[33] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 526. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 637-638.

[34] Idem, pages 638-639.

[35] Idem, pages 739-740.

[36] Idem, pages 783-785. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 372-373. ; LOWE David W., Hatcher’s Run, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 527-528.

[37] Frances KENNEDY, op.cit., pages 323-324.

[38] Shelby FOOTE, op.cit., page 851.

[39] John KEEGAN, op.cit., page 257.

[40] Shelby FOOTE, op.cit., pages 839-840. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 529.

[41] Frances KENNEDY, op.cit., page 373. ; John KEEGAN, op.cit., page 257.

[42] LOWE David W., Fort Stedman, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 841-843. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 373. ; James McPHERSON, op.cit., page 927. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 529-530.

[43] John KEEGAN, op.cit., page 257.

[44] Frances KENNEDY, op.cit., page 412. ; LOWE David W., Lewis Farn, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[45] LOWE David W., Dinwiddie Court House, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 412-413. ;  Shelby FOOTE, op.cit., page 867. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 531.

[46] Book page 413-417 ; LOWE David W., White Oak Road, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 867-868.

[47] Frances KENNEDY, op.cit., pages 417-419. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 868-875. ; James McPHERSON, op.cit., pages 927-928. ; LOWE David W., Five Forks, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[48] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 531.

[49] Frances KENNEDY, op.cit., page 423. ; LOWE David W., Sutherland Station, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[50] John KEEGAN, op.cit., page 257.

[51] Shelby FOOTE, op.cit., pages 875-883. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 419-423. ; James McPHERSON, op.cit., page 928. ; LOWE David W., Petersburg, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[52] Shelby FOOTE, op.cit., pages 883-885.

[53] L’histoire notera que c’est le 25ème corps de l’Armée de la James, entièrement composé de soldats noirs, qui entra le premier dans Richmond, la capitale sudiste, et aida à éteindre les incendies ravageant la ville.

[54] LOWE David W., Namozine Church, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 423.

[55] Shelby FOOTE, op.cit., pages 909-910. ; James McPHERSON, op.cit., pages 929-930. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 546-547.

[56] Shelby FOOTE, op.cit., pages 911-912. ; James McPHERSON, op.cit., page 930. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 547.

[57] LOWE David W., Amelia Springs, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[58] Frances KENNEDY, op.cit., page 423.

[59] Shelby FOOTE, op.cit., pages 913-914.

[60] LOWE David W., High Bridge, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 427-428.

[61] Frances KENNEDY, op.cit., pages 424-427. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 547.

[62] LOWE David W., Rice’s Station, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 427. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 920-921.

[63] Frances KENNEDY, op.cit., page 428. ; LOWE David W., High Bridge, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 922-923.

[64] LOWE David W., Cumberland Church, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., page 428. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 922-925.

[65] Shelby FOOTE, op.cit., pages 925-927.

[66] LOWE David W., Appomattox Station, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 933-934. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 428-429. ; John KEEGAN, op.cit., page 258.

[67] LOWE David W., Appomattox Court House, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Frances KENNEDY, op.cit., pages 430-432. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 939-941. ; James McPHERSON, op.cit., page 931.

[68] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 549-551.

La troisième campagne de la vallée de la Shenandoah

2.3.1.16. La troisième campagne de la vallée de la Shenandoah

Le succès de la campagne de Early pour menacer Washington et gêner les opérations de l’Armée du Potomac près de Richmond poussa les dirigeants unionistes à prendre au sérieux la menace que posait la vallée de la Shenandoah.
Le 31 juillet, Grant et Lincoln se rencontrèrent à Fort Monroe afin de discuter de cette problématique et surtout de mettre au point une stratégie pour la solutionner. La première décision fut de mettre un terme à la dispersion des moyens militaires présents dans la région. Durant la campagne précédente, Early avait traversé quatre départements militaires nordistes. Or, le manque de coordination entre ceux-ci avait tant été une gêne pour les fédéraux qu’une aide pour les confédérés qui cherchaient à s’approcher de la capitale.[1] Ainsi, les départements de Virginie Occidentale, du Milieu, de la Susquehanna et de Washington furent dissout et regroupés en la division militaire du Milieu. La seconde décision, tout aussi importante, fut de placer à la tête de celle-ci un commandant déterminé qui serait à même de faire ce qui était attendu de lui, sécuriser une fois pour toute la vallée. Malgré quelques critiques de Lincoln et Stanton, jugeant qu’il était trop jeune et pas assez expérimenté pour assumer de telles responsabilités, Grant choisit Sheridan pour le poste. Mais cela posa également un autre problème. Hunter, de part son ancienneté dans le grade, était supérieur à Sheridan et refusa de servir sous ses ordres. Grant accepta alors sa requête d’être relevé de son commandement, ce qui l’arrangeait plutôt bien puisqu’il n’avait plus confiance en lui suite à son échec dans la vallée quelques mois plus tôt.[2]

Pour mener à bien sa mission, Sheridan disposait sous ses ordres des 6ème et 19ème corps de Wright et Emory, des forces de l’Armée de Virginie Occidentale de Crook qui venait d’être renforcées et réorganisées et de son corps de cavalerie. Sheridan avait en effet fait venir avec lui dans le nord, les divisions de cavalerie de Wilson et Torbert, confiant le commandement de toute la cavalerie à ce dernier, Merrit le remplaçant à la tête de sa division. La troisième division de cavalerie étant sous les ordres de Averell. Dans le même temps, Crook réorganisa son infanterie en deux divisions, la première sous Thoburn et la seconde sous Duval. Enfin, une brigade d’artillerie sous les ordres du capitaine Henry Algernon du Pont complétait l’Armée de Virginie Occidentale.[3] Au total, Sheridan comptait environ 48 000 hommes sous ses ordres.

Côté confédéré, en plus des forces qu’il lui restait après sa campagne, soit les divisions d’infanterie de Gordon, Rodes, Ramseur et du général Gabriel Wharton – qui remplaçait Breckinridge rappelé en Virginie – et de cavalerie de Vaughn, Early, s’apprêtait à recevoir le renfort de deux divisions, celle d’infanterie de Kershaw et celle de cavalerie de Fitzhugh Lee, placées sous les ordres de Anderson, qui quittèrent Petersburg le 6 août.[4] Lee avait autorisé ce transfert une fois qu’il avait été informé du départ des cavaliers fédéraux car il avait correctement deviné qu’ils étaient envoyés accroitre le nombre de forces faisant face à Early. Ainsi, ce dernier pouvait compter sur approximativement 20 000 hommes.

Les objectifs des deux camps étaient simples. A Sheridan, Grant avait donné des instructions claires, d’une part attaquer sans relâche les forces de Early, comme il l’avait déjà lui-même fait contre Lee durant la campagne de l’Overland, pour les pousser hors de la vallée une bonne fois pour toute, voire même de les anéantir et d’autre part détruire toutes les infrastructures qui ne pouvaient être sécurisées afin que les sudistes ou les maquisards ne puissent s’en servir.
De l’autre côté, les ordres de Early étaient toujours les mêmes, poser la plus grande menace possible contre Washington et ses environs afin d’alléger au maximum la pression sur l’Armée de Virginie du Nord à Petersburg.

Le 5 août, Grant arriva à Monocacy Junction, où Hunter avait rassemblé les forces fédérales à la suite de la retraite hors de la vallée qui avait succédé la défaite de la seconde bataille de Kernstown. A ce moment, il ignorait la position des forces sudistes qui se trouvaient en fait à proximité de Bunker Hill et Darkersville, en Virginie Occidentale, où Early avait avancé suite à sa victoire.[5]

Le 6 août, Sheridan arriva à son tour à Monocacy Junction et prit effectivement le commandement. Grant ne tarda pas à insuffler un esprit offensif en son subordonné en lui ordonnant de se mettre en route sans attendre pour Halltown qui serait le point de départ de sa campagne contre Early.[6]

Le 10 août, alors que le 19ème corps et la division de cavalerie de Wilson n’étaient pas encore arrivés sur place, Sheridan décida de saisir l’initiative en frappant les sudistes que ses éclaireurs avaient depuis lors localisées. Il fit avancer le 6ème corps vers Charles Town et l’Armée de Virginie Occidentale vers Berryville afin de prendre en tenaille par le nord et par le sud les troupes de Early. Celui-ci repéra très vite le piège et se replia sur Fisher’s Hill avant que le piège fédéral ne se referme sur lui. Le 12, une fois sur place et bien installé, il fut rejoint par les deux divisions envoyées par Lee en renfort, Kershaw et Fitzhugh Lee, qu’il positionna près de Fort Royal. Une fois informé du repli des confédérés, Sheridan ne se dégonfla pas et fit avancer Wright et Crook près de Cedar Creek le 15 août.[7]

Cependant, deux éléments distincts le contraignirent finalement à la prudence. Premièrement, un rapport l’informa de mouvements de troupes en provenance de Petersburg près de Fort Royal, ce qui menaçait son flanc gauche en plus d’équilibrer le rapport de force entre les deux camps. Deuxièmement, un raid des partisans de Mosby qui attaquèrent un convoi d’approvisionnement fédéral près de Berryville, força Sheridan à se rendre compte que ses lignes de communications étaient trop allongées et trop peu défendues. Face à ce constat, le commandant nordiste décida de se replier sur Halltown. Toutefois, il le fit avec une grande prudence, ce qui lui prit presqu’une semaine, et ce alors que Early le suivait de près, les arrières fédéraux s’accrochant de façon régulière aux éléments avancés confédérés. Le 16 août, le lendemain du début du retrait fédéral, Fitzhugh Lee, avec sa division de cavalerie et une brigade d’infanterie fut engagea un combat avec les cavaliers de Merritt près de Cedarville avant que ceux-ci ne se retirent.[8] Les confédérés n’en restèrent pas là, Early essaya, en vain, de manœuvrer pour forcer les fédéraux au combat avant qu’ils n’atteignent les défenses de Halltown.
Le 21, les sudistes tentèrent une attaque maladroite contre la ville que les fédéraux repoussèrent sans trop de difficultés.[9] Au cours des trois jours qui suivirent, ils observèrent et testèrent à nouveau les positions nordistes sans y trouver de point faible.[10]

Comprenant que Sheridan n’allait pas quitter ses défenses volontairement et qu’il ne pouvait pas lui-même se porter à l’attaque, Early décida de chercher à l’y contraindre en l’attirant ailleurs. Le 25, il laissa Anderson devant Halltown avec la division de Kershaw et mit le reste de ses forces en route vers Sheperdstown et Williamsport afin d’une part de menacer les voies d’approvisionnement de Washington et d’autre part de faire croire qu’il allait franchir le Potomac une fois de plus. Il estimait que dans les deux cas, Sheridan serait obligé de bouger pour soit l’attaquer avant qu’il n’atteignent la Baltimore and Ohio Railroad et le Chesapeake and Ohio Canal, soit de se déplacer au nord du Potomac pour prendre une position défensive protégeant à la fois Washington et Baltimore.[11] Mais Sheridan n’en fit rien. Il envoya la division de cavalerie de Torbert à la recherche des positions sudistes. Celui-ci les trouva et les attaqua près de Sheperdstown. Au début, Torbert pensait avoir face à lui une petite force de cavalerie mais très vite les fantassins de Wharton se mêlèrent aux combats et les cavaliers nordistes n’eurent d’autre choix que de se replier au delà du Potomac.[12]

Le 26, les confédérés atteignirent Sheperdstown. Là, constatant que son plan avait échoué puisque Sheridan n’avait pas quitté ses positions, Early fut contraint de faire un choix. S’il continuait vers Williamsport, il prenait le risque de voir les fédéraux venir se placer entre lui et la vallée de façon à couper sa ligne de retraite et d’approvisionnement. De plus, Early savait que ses troupes n’étaient plus assez fortes pour pouvoir tenter de franchir le Potomac. L’autre solution qui s’offrait à lui était de se replier, d’accepter que son plan avait échoué, et aller prendre une position défensive plus au sud afin de protéger la vallée. Et c’est ce qu’il fit, en ordonnant à ses troupes de marcher vers Winchester pour y prendre des positions défensives sur la rive occidentale de l’Opequon Creek, le long de la Valley Pike au nord de Winchester. Sheridan fit avancer brièvement ses troupes sur Charles Town et Martinsburg avant de les ramener à Halltown.[13]

Le 29 août, les cavaliers de Merritt en patrouille près de l’Opequon Creek furent attaqués par les fantassins sudistes qui les repoussèrent vers Charles Town avant que les troupes de la division de Rickett n’arrivèrent à leur tour pour empêcher les confédérés d’aller plus loin.[14]

Le 3 septembre, Crook mit ses forces en route vers Berryville. Alors que les nordistes approchaient de la ville, les éléments de tête tombèrent sur les troupes de la division de Kershaw qui venaient de se mettre en route pour Petersburg où Lee les avaient rappelées suite à une avancée fédérale contre la voie ferrée reliant Petersburg à Wilmington, l’un des derniers ports de la Confédération n’ayant pas encore été neutralisé par le blocus de l’Union.[15] Lors de l’engagement qui s’en suivi, les fédéraux forcèrent les sudistes à se replier vers Winchester. Early fit alors intervenir l’ensemble de ses forces durant la nuit mais au matin, il trouva les positions nordistes trop bien défendues pour oser les attaquer.[16]
Au cours de deux semaines qui s’en suivirent, les actions des deux camps se limitèrent à des escarmouches, principalement du fait des cavaliers en patrouille, et à des manœuvres de l’infanterie.[17]

Le 14 septembre, Anderson se remit en marche vers Petersburg avec la division de Kershaw en passant par Fort Royal.[18] Le 16, Grant vint une nouvelle fois à la rencontre de Sheridan à Charles Town dans le but de l’inciter à prendre l’offensive mais celui-ci avait déjà commencer à mettre au point un plan d’action après avoir été informé du départ d’une division sudiste ce qui lui conférait une supériorité numérique nette.[19] Son plan consistait à concentrer sa poussée principale vers le flanc droit sudiste à Winchester depuis Berryville afin de prendre la Valley Pike et ainsi de couper la ligne de retraite confédérée. Cette poussée devait être le fait du 6ème corps qui ouvrirait la marche au 19ème et aux forces de Crook qui suivraient. Dans le même temps, une seconde poussée devrait être effectuée par la cavalerie depuis Martinsburg vers Stephenson’s Depot, au nord de Winchester.[20]

Le 19, les fédéraux passèrent à l’action. Au terme d’intenses combats très meurtriers, ils s’emparèrent de la ville en poussant les sudistes à se replier en bon ordre vers le sud. Cependant, ils échouèrent à couper la ligne de retraire confédérée, ceux-ci étant parvenu à maintenir la Valley Pike ouverte suffisamment longtemps pour permettre ce repli en bon ordre.[21] Sheridan arrêta ses fantassins au sud de la ville alors que ses cavaliers poursuivirent les sudistes jusqu’à Kernstown, ceux-ci prenant une nouvelle position défensive à Fisher’s Hill.[22] Le résultat de cette bataille de Opequon Creek marqua la première victoire importante de Sheridan aux commandes d’une force majeure et lui ouvrit la voie du reste de la vallée. Au total, les nordistes perdirent environ 5000 hommes contre 3900 pour les sudistes, dont de nombreux prisonniers. Bien que les pertes étaient lourdes pour le Nord, cela ne représentait qu’un huitième de forces de Sheridan alors que Early venait de perdre un quart des siennes.[23]
Parmi la liste des victimes se trouvait également Rodes dont la division tomba alors sous le commandement de Ramseur qui fut lui-même remplacé par le général John Pregram.[24]

Sheridan, fidèle à son tempérament réputé agressif, décida de maintenir la pression sur Early et dès le 20 fit avancer ses troupes vers les nouvelles positions confédérées. Comme pour la bataille précédente, il mit au point un plan qui devait permettre de couper leur retraite. Pendant que les 6ème et 19ème corps effectueraient des attaques de diversions contre le centre du dispositif de Early, Crook devrait se déplacer sans être détecté sur une position qui lui permettrait d’attaquer le flanc gauche par surprise. Enfin, Les cavaliers de Torbert devraient eux passer les Massanutten Mountains pour entrer dans la vallée de la Luray, progresser vers le sud et réentrer dans la vallée de la Shenandoah au sud des positions sudistes afin de couper leur route de retraite quelque part près de New Market.[25]

Dans l’après midi du 22, après avoir prit quelques positions en surplomb le 21, Crook lança comme prévu son attaque qui enfonça très vite les positions des confédérés qui se replièrent. Cependant, des pluies diluviennes et la tombée de la nuit empêchèrent une poursuite de l’infanterie fédérale. De plus, Torbert, inquiet de se retrouver isolé au milieu des lignes ennemies si jamais l’attaque principale échouait, avait préféré faire demi-tour alors qu’il faisait face à une position défensive sudiste dans le sud de la vallée de la Luray tenue par deux brigades de cavalerie de Fitzhugh Lee. Enfin, les cavaliers de Averell, plutôt que de poursuivre les fuyards, restèrent dans leur camp, ce qui énerva Sheridan qui le releva de son commandement et le remplaça par le colonel William Henry Powell.[26]
Par conséquent, une fois encore Sheridan mit Early en déroute mais sans être capable d’en finir avec ses troupes qui purent se replier et se réorganiser près de Harrisonburg où les fédéraux avancèrent finalement et entrèrent le 25, les sudistes préférant éviter le combat en se repliant plus au sud, près de Waynesboro, pour défendre Rockfish Gap, ouvrant ainsi la totalité de la vallée de la Shenandoah aux nordistes. Au total, au cours de la bataille de Fisher’s Hill, le Nord perdit environ 500 hommes et le Sud 1400.[27]

Maintenant convaincu que Early était battu et ne pourrait plus menacer Washington, Sheridan, conscient que ses lignes d’approvisionnement étaient dangereusement étendues dans une région où les sentiments pro-sudistes étaient forts et par conséquent les maquisards très actifs, décida qu’il lui était préférable de se rapprocher de ses bases. Avec l’accord de Grant, il envoya ses cavaliers ravager la vallée en détruisant toutes les infrastructures et les récoltes jusqu’à Waynesboro avant de se replier sur Winchester à partir du 6 octobre. Au cours de ses destructions, plusieurs accrochages eurent lieu entre les soldats nordistes et les partisans sudistes, provoquant de nombreuses exactions dans les deux camps.[28]

Faisant face à la situation difficile dans la vallée et en comprenant les risques pour ses propres forces, Lee décida de renvoyer la division de Kershaw auprès de Early. Une fois renforcé, celui-ci se mit en route sur les arrières des fédéraux qui reculaient vers le nord. Les cavaliers sudistes cherchèrent à harceler les nordistes mais le 9 octobre, Torbert fit faire demi-tour à ses hommes et mit les sudistes en déroute à Tom’s Brook.[29]

Le lendemain, Sheridan établit ses forces derrière la Cedar Creek avec la ferme intention de tenir cette ligne défensive. Le 12, le 6ème corps de Wright, maintenant jugé plus nécessaire dans la vallée, prit la route pour rejoindre l’Armée du Potomac. Cette nouvelle redonna de la vigueur à Early qui décida de repartir à l’offensive. Le 13, ses forces se trouvaient à quelques kilomètres au sud de la Cedar Creek. Les cavaliers de Torbert découvrirent la présence des sudistes lors d’un engagement avec Kershaw à Hupp’s Hill. Cette nouvelle alerta Sheridan qui décida de faire revenir Wright en le positionnant sur une position en réserve et de lui confier le commandement temporaire alors qu’il devait lui-même se rendre à Washington pour une conférence avec Stanton. Sheridan partit le 16 et prévint Wright de se tenir prêt pour une probable attaque confédérée. Evacuant assez vite sa réunion, il était de retour à Winchester le 18 pour y passer la nuit alors que Wright l’informa qu’il n’y avait rien à signaler face à sa ligne.[30]

Wright ignorait en fait tout de ce qui se tramait sur l’autre rive de la rivière. Ne pouvant plus compter sur la vallée, trop ravagée, pour lui fournir des approvisionnements vitaux, Early devait soit la quitter soit vaincre les nordistes. Il opta donc pour la deuxième solution et mit son plan d’action au point. Celui-ci prévoyait que la division de Kershaw attaque celle de Thoburn qui gardait la rivière pendant que celles de Gordon, Ramseur et Pegram la franchiraient sans être détecté par les fédéraux pour attaquer le camp du 19ème corps. Enfin, Wharton attaquerait lui aussi ce même corps mais de l’autre côté.[31] Dès l’aube du 19, l’assaut fut lancé et se déroula comme prévu, les nordistes refluant en tout point. Cependant, ils résistèrent tout de même suffisamment pour permettre aux troupes du 6ème corps de Wright, situées réserve pour se préparer à recevoir le choc. Lorsque Sheridan, venu en urgence de Winchester dans une chevauchée éreintée, arriva sur les lieux, il découvrit ses troupes en pleine débandade, la victoire semblant appartenir aux sudistes. Mais c’est alors que le commandant nordiste connu l’un de ses plus grands moments. Usant de tout son charisme et de son courage, et rallia à lui les fuyards et mit en place une ligne défensive avec les troupes de Wright qui retinrent les sudistes le temps que Emory regroupe les siennes. Alors que les fédéraux se remettaient du choc, les confédérés perdaient, eux, leur momentum et finalement Sheridan lança une contre-attaque foudroyante en fin d’après-midi. Celle-ci enfonça les lignes confédérées avant de les envoyer dans une déroute totale, les forces sudistes ayant perdu toute forme d’organisation. Sheridan arrêta ses fantassins, épuisés, sur la rive nord de la Cedar Creek mais ses cavaliers poursuivirent les confédérés jusqu’à Fisher’s Hill. Ceux-ci, ou du moins ce qui en restait, continuèrent leur fuite jusqu’à New Market.[32]
La bataille de Cedar Creek marqua l’un des succès les plus nets de la guerre, les fédéraux annihilant presque intégralement les forces de Early et ce bien que leurs pertes, avec environ 5500 hommes, furent bien plus importantes que celles des sudistes, près de 3000 hommes. C’est la dislocation intégrale de l’organisation structurelle et militaire des forces de Early qui expliquait cette quasi annihilation.[33]

Après avoir réorganisé et réapprovisionné ses troupes à Cedar Creek, Sheridan les repositionna début novembre sur une nouvelle position défensive près de Kernstown et envoya le 19ème corps de Emory à Petersburg pour y renforcer Grant.
Le 10 novembre, informé de cette nouvelle, Early fit ré-entrer ses hommes dans la vallée et avança vers la ligne fédérale. Mais d’une part parce que ses troupes n’avaient pas récupéré de la défaite de Cedar Creek et d’autre part parce que les défenses de Sheridan étaient trop puissantes, le commandant sudiste n’eut d’autre choix que de se replier. Les cavaliers des deux camps engagèrent tout de même un rapide combat à Cedarville avant que Torbert n’envoie ses hommes harceler la retraite confédérée qui ne menaceraient plus jamais le contrôle fédéral sur la vallée de la Shenandoah.[34]
Au cours des mois qui suivirent, l’hiver s’installant et comprenant qu’il était désormais vain de chercher quelque progrès que ce soit dans la vallée alors qu’il était lui-même en grande difficulté, Lee rappela à lui la quasi intégralité des forces de Early, ne laissant à celui-ci qu’environ un peu moins de deux milles d’hommes avec lesquels il mènera tout au plus quelques actions de guérilla en attendant l’hiver.[35] Au cours de celui-ci, Early installa ses quartiers  entre Staunton et Rockfish Gap jusqu’à ce que le 27 février, Sheridan mette en marche deux divisions de cavalerie, celle du général Thomas Devin, qui remplaçait Torbert, et celle de Custer, pour dévaster le sud de la vallée. Le 1er mars, ils arrivèrent à Staunton où ils entrèrent en contact avec les sudistes qui se replièrent sur Waynesboro afin de protéger Rockfish Gap et ainsi défendre ce point de passage stratégique à travers les Blue Ridge Mountain vers le reste de la Virginie. Le lendemain, les cavaliers fédéraux passèrent à l’attaque et enfoncèrent les positions défensives confédérées, les mettant en déroute complète et achevant la destruction des forces de Early qui se trouvait alors sans commandement. La voie vers Charlottesville était ouverte et Sheridan comptait bien l’emprunter pour rejoindre Grant à Petersburg et lancer l’assaut final contre l’Armée de Virginie du Nord comme le commandant chef nordiste le lui avait demandé le 21 février.[36]

La victoire nordiste, et surtout la débâcle des forces de Early, marqua la fin de la troisième, et dernière, campagne de la vallée de la Shenandoah. Les fédéraux en assurèrent le contrôle et détruisirent toutes les ressources et infrastructures qu’ils ne pouvaient pas emporter, Sheridan remplissant donc complètement les objectifs qui lui avaient été imposé. La conséquence de cela fut que la Confédération, et plus particulièrement l’Armée de Virginie du Nord de Lee, fut privée de ressources, essentiellement alimentaires, dont l’importance s’accroissait alors que les effets du blocus fédéral se faisait sentir de plus en plus. En outre, en perdant la possibilité d’utiliser la vallée, Lee vit également sa manœuvrabilité stratégique être grandement réduite, alors qu’il était déjà soumis à une intense pression de la part de l’Armée du Potomac à Petersburg.[37] Pour les fédéraux, la sécurisation de la vallée était une bonne nouvelle. Premièrement, cela ferma la porte à la voie d’invasion du Nord préférée de Lee et sécurisait Washington et ses voies d’approvisionnement. Deuxièmement, conséquence directe de la première, elle apporta de précieux points à Lincoln qui était alors engagé dans la course à l’élection présidentielle. Enfin, Grant pouvait maintenant concentrer ses efforts sur l’Armée de Virginie du Nord que la perte de la vallée avait affaiblie encore un peu plus. Le commandant nordiste était plus déterminé que jamais à en finir sur le théâtre de Virginie.[38]

Figure 97: La troisième campagne de la vallée de la Shenandoah

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Source: JESPEREN Hal, Shenandoah Campaigns of 1864, August-October 1864, Cartography Services by Hal Jespersen.

[1] Raymond BLUHM, op.cit., page 53.

[2] Idem, pages 40-41. ; James McPHERSON, op.cit., page 834. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 541-542.

[3] Raymond BLUHM, op.cit., page 41.

[4] Idem, page 42. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 540.

[5] Idem, page 542.

[6] Raymond BLUHM, op.cit., page 41. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 542-543.

[7] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 490. ; Raymond BLUHM, op.cit., page 42.

[8] FLOYD Dale E., LOWE David W., Guard Hill, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[9] FLOYD Dale E., LOWE David W., Summit Point, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[10] Raymond BLUHM, op.cit., page 42. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 544-545. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 491-492.

[11] Raymond BLUHM, op.cit., page 42.

[12] Ibid. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 492.

[13] Raymond BLUHM, op.cit., page 43.

[14] Ibid. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Smithfield Crossing, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 493.

[15] James McPHERSON, op.cit., page 853.

[16] FLOYD Dale E., LOWE David W., Berryville, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Jedediah HOTCHKISS, op.cit., pages 493-494.

[17] Idem, page 495-496. ; Raymond BLUHM, op.cit., page 43.

[18] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 496.

[19] Shelby FOOTE, op.cit., page 553.

[20] Raymond BLUHM, op.cit., pages 44-45.

[21] FLOYD Dale E., LOWE David W., Opequon, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[22] Raymond BLUHM, op.cit., pages 45-46.

[23] Côté sudiste, cette bataille est appelée troisième bataille de Winchester. ; James McPHERSON, op.cit., page 854. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 554-555.

[24] Jedediah HOTCHKISS, op.cit., page 497.

[25] Shelby FOOTE, op.cit., page 556. ; Raymond BLUHM, op.cit., page 46.

[26] Idem, page 47. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 556-557.

[27] Idem, pages 557-558. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Fisher’s Hill, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; James McPHERSON, op.cit., page 854.

[28] Idem, page 855. ; Raymond BLUHM, op.cit., page 47. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 563-564.

[29] FLOYD Dale E., LOWE David W., Tom’s Brook, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Shelby FOOTE, op.cit., page 564.

[30] Idem, page 565. ; Raymond BLUHM, op.cit., page 48. ; James McPHERSON, op.cit., page 856.

[31] Shelby FOOTE, op.cit., pages 565-567.

[32] James McPHERSON, op.cit., pages 856-857. ; Raymond BLUHM, op.cit., pages 48-51.

[33] FLOYD Dale E., LOWE David W., Cedar Creek, Washington: Civil War Sites Advisory Commission. ; Shelby FOOTE, op.cit., pages 567-572.

[34] Raymond BLUHM, op.cit., pages 51-52.

[35] Shelby FOOTE, op.cit., page 572.

[36] Idem, pages 804-809. ; FLOYD Dale E., LOWE David W., Waynesboro, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[37] Raymond BLUHM, op.cit., page 53.

[38] John KEEGAN, op.cit., page 268.