Quand mon ami Karl Marx traite de la Guerre de Sécession

Une fois n’est pas coutume, le sujet du jour qui devait normalement être un article « léger » sera en fait une analyse plutôt poussée. Je vous propose aujourd’hui de réaliser une analyse comparative entre la stratégie du plan anaconda – que nous découvrirons plus en détail plus loin dans les articles relatifs au livre – et une stratégie alternative présentée par Karl Marx et Friedrich Engels. Pour être tout à fait honnête avec vous, ceci est en fait la réadaptation d’un travail que j’ai réalisé à l’université pour un cours de stratégie et de sécurité internationale.[1]

Marx et Engels se sont intéressés à la guerre civile américaine en écrivant une série d’articles pour les journaux Die Presse et New York Daily Tribune car pour eux « les Etats-Unis représentent le modèle classique de la propagation du capitalisme aux continents extra-européens et de la lutte contre les métropoles colonialistes d’Europe, avec les conflits qui en découlent ».[2] L’ensemble de leurs écrits sur le sujet « préparent et illustre le chapitre du premier livre sur la colonisation qui sera publié en 1867 ».[3]

Dans deux de ces articles parus dans Die Presse les 26 et 27 mars 1862, Marx et Engels ont présenté une stratégie ayant pour objectif une victoire rapide de l’Union sur la Confédération.[4] Ils entendaient fournir une alternative à la stratégie dite du plan anaconda qui présente un double aspect, d’une part un blocus naval de toute la côte de la Confédération de la frontière entre la Virginie et le Maryland à l’embouchure du Mississippi accompagné par la prise des principaux ports du Sud et d’autre part la conquête par la force de la vallée du Mississippi aussi bien par terre, en partant des Etats du Nord, que par mer, en remontant le fleuve à l’aide d’une flotte fluviale. L’intérêt de cette stratégie était d’isoler la Confédération du reste du monde afin de l’asphyxier progressivement et de contraindre le gouvernement du Sud à réintégrer l’Union.

Engels et Marx, estimaient que la stratégie du plan Anaconda n’était pas la bonne car selon eux, il suffisait de concentrer ses forces sur un point pour percer l’encerclement et ensuite détruire l’ensemble pièce par pièce comme l’avait fait les français contre le « système du cordon » mis en place par les autrichiens entre 1792 et 1797 [5]. Cette constatation une fois faite, ils procèdent à une analyse de la configuration géographique de la Confédération et en arrivent à la conclusion que « la Géorgie est la clé de Sécessia [6] ».[7] Selon eux, si les unionistes conquéraient la Géorgie, la Confédération serait coupée en deux.

La stratégie proposée ne s’arrête pas là, en effet Marx et Engels vont plus loin en expliquant comment devrait procéder l’Union. Premièrement, l’invasion de la Géorgie devrait venir depuis le Tennessee dont l’occupation aurait pour première conséquence d’obliger la Confédération à utiliser la dernière voie ferrée reliant l’Est et l’Ouest: la ligne de chemin de fer qui relie les ports de La Nouvelle-Orléans sur la côte du golfe du Mexique en Louisiane et de Savannah sur la côte de l’Océan Atlantique en Géorgie.[8] Les forces unionistes entreraient donc en Géorgie depuis le Tennessee en passant par Chattanooga, Dalton et Atlanta tout en y détruisant les installations ferroviaires.[9]

Deuxièmement, ils estiment qu’il est inutile de chercher à conquérir l’ensemble de l’Etat puisque la seule conquête de la ligne de chemin de fer citée ci-dessus et plus précisément la partie de la voie se trouvant entre Macon et Gordon suffirait car à cette époque les communications entre des points éloignés ne pouvaient se faire efficacement que par le chemin de fer. Ces deux villes sont donc pour Marx et Engels le « centre de gravité militaire »[10] de la Géorgie. « Pour Clausewitz, le centre de gravité est le nœud autour duquel s’articulent les forces et les mouvements de l’adversaire. C’est contre ce point que toutes les forces doivent être concentrées de sorte que l’ennemi soit déséquilibré ».[11] En effet, leur prise « couperait Sécessia en deux et permettrait aux unionistes de battre une partie après l’autre ».[12]

Pour les deux auteurs, la défense de ces deux positions serait relativement simple car « il est impensable que les sécessionnistes puissent reconquérir la Géorgie, car les forces militaires unionistes y seraient concentrées en une position centrale tandis que leurs adversaires, divisés en deux camps, auraient à peine suffisamment de forces pour mener une attaque conjointe ».[13]

Pour Marx et Engels, cette stratégie présenterait l’avantage de mettre fin à la guerre de manière plus rapide qu’en appliquant le plan Anaconda, or selon eux plus la guerre dure plus la marge de manœuvre de la Confédération augmente sur le terrain diplomatique.[14]

Mais quand est-il concrètement, que vaut ce plan?
La stratégie que proposent Marx et Engels est une bonne lecture géostratégique de la position qu’occupe la Géorgie au sein de la Confédération et plus particulièrement de son réseau de voies ferrées. En effet, l’Etat de Géorgie occupe une position centrale entre les Etats donnant sur l’Océan Atlantique et ceux donnant sur le Golfe du Mexique, position renforcée par le passage de la dernière ligne de chemin de fer reliant l’Est et l’Ouest de la Confédération encore sous le contrôle des forces sudistes. Les évènements qui surviendront plus tard dans la guerre, lors de la « marche vers la mer » du général Sherman, montreront que cette lecture était exacte.

Au niveau opérationnel, Marx et Engels estiment que les forces sudistes ne seraient plus en mesure de communiquer de part et d’autre de la Géorgie puisque la ligne de chemin de fer serait coupée. Néanmoins, leur stratégie ne préconise pas la prise de contrôle des nœuds routiers. Or même si elle est plus longue par route que par train, la communication reste possible, ce qui invalide la position des deux hommes qui estiment impossible pour les sudistes de réunir et de coordonner suffisamment de force pour venir à bout d’une armée fédérale implantée entre Macon et Gordon. D’autant plus que cette troupe fédérale serait totalement coupée de ses bases étant donné qu’elle aurait détruit les nœuds ferroviaires au cours de sa progression en Géorgie et qu’elle se serait arrêtée trop loin de la côte ne pouvant de la sorte bénéficier d’un approvisionnement par voie maritime. Il faut ajouter à cela le fait que l’altitude de cette région de la Géorgie s’élève entre 200 et 350 mètres[15] ce qui signifie qu’il n’y pas de position en hauteur où établir une solide position défensive réduisant de la sorte les chances de résistance d’une armée fédérale devant faire face à une contre attaque confédérée.

A ce stade, il est nécessaire de procédé à une comparaison avec la « marche vers la mer » que le général Sherman a réalisée en Géorgie entre le 15 novembre et le 10 décembre 1864.[16] Sherman, après avoir prit la ville d’Atlanta, a décidé de continuer sa progression au travers de la Géorgie en se coupant volontairement de ses bases et en faisant vivre son armée avec les ressources locales car ses lignes d’approvisionnement étaient trop étendues et menacées par la cavalerie sudiste.[17] Cependant, Sherman réalisa cette traversée de la Géorgie à une époque où les troupes confédérées étaient fortement affaiblies alors qu’en 1862, date à laquelle Marx et Engels proposent leur stratégie, les sudistes sont encore très puissants et leur moral est galvanisé par les victoires du général Lee en Virginie. De plus, Sherman ne s’arrête pas au cœur de la Géorgie, il pousse jusqu’à Savannah où il opère sa jonction avec la marine de l’Union – qui put de la sorte le réapprovisionner – avant de continuer son chemin vers les Etats de Caroline du Sud et du Nord. [18] Enfin, l’objectif de Sherman n’était pas de couper la confédération en deux, mais bien de détruire les ressources de la Géorgie qui était « le grenier du Sud » mais aussi l’un des Etats les plus industrialisés de la Confédération.[19]

En conclusion, la stratégie de Marx et Engels n’aurait fort probablement pas abouti, les troupes fédérales isolées n’auraient pu résister très longtemps en territoire confédéré sans renforts ni approvisionnements et auraient été contraintes soit à se rendre soit à être anéanties de sorte que toute la campagne aurait été un échec.


[1] DOOMS Logan, La stratégie militaire de L’Union durant la Guerre de Sécession: Analyse comparative du Plan Anaconda et de la stratégie de K. Marx et F. Engels, Université catholique de Louvain, Cours de Stratégie et Sécurité, 2011, 21 p.

[2] ENGELS Friedrich, MARX Karl, La guerre civile aux Etats-Unis, Paris : Union générale d’Editions, 1970, p. 37.

[3] Idem, page 4.

[4] Idem, page 4.

[5] Idem, page 41.

[6] Nom donné à la Confédération des Etats Américains par Karl Marx et Friedrich Engels.

[7] ENGELS Friedrich, MARX Karl, op cit., page 41.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] LIEGEOIS Michel, Stratégie et Sécurité Internationale, Notes de cours, Louvain-la-Neuve: UCL, 2011, p. 43.

[12] ENGELS Friedrich, MARX Karl, op cit., page 41.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] MUSSER Jonathan W., Elevation of Georgia, Digital Atlas of State of Georgia, Elevation, US Geological Survey, Digital Data Series, Atlanta, 1996.

[16] LIDDELL HART Basil H., Strategy of indirect approach, Londres: Perrin, 1941, p. 169.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] James MCPHERSON, op. cit., page 885.

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