La Guerre du Kansas

Paradoxalement, l’objectif premier de Douglas lorsqu’il commença à rédiger l’Acte du Kansas-Nebraska, à savoir peupler les nouveaux territoires, se réalisa rapidement mais pour des raisons toutes autres que celle de mettre en œuvre la Destinée Manifeste.

Très vite après l’adoption par le Congrès de cette loi controversée, de nombreux propriétaires d’esclaves, venus essentiellement du Missouri voisin, et de Free-soilers, venus majoritairement des Etats libres du Midwest, s’installèrent dans le Territoire du Kansas.[1]

Lors de la première élection s’y déroulant et devant élire le représentant du territoire auprès du Congrès, les pro-esclavagistes bénéficièrent de l’arrivée de nombreux Border Ruffians (bandits frontaliers) amenés au Kansas en novembre 1854 par des leaders esclavagistes missouriens dans le but de faire pencher la balance en faveur du candidat esclavagiste. Ces bandits n’étaient pas des propriétaires d’esclaves eux-mêmes et vinrent dans leur grande majorité pour simplement s’opposer aux nordistes qu’ils haïssaient.[2]
En mars 1855, lors de la seconde élection du territoire qui devait élire les représentants de l’assemblée territoriale, les esclavagistes s’imposèrent à nouveau, même si le processus fut émaillé de nombreuses fraudes en raison de la présence et de la participation des Border Ruffians. Immédiatement après, la législature vota un code autorisant l’esclavage dans le Kansas et punissant sévèrement ceux qui chercheraient à s’y opposer en plus de légitimer par effet rétroactif les votes illégaux.[3]
La réaction des Free-soilers ne se fit pas attendre. Ceux-ci s’organisèrent politiquement en convoquant la convention de Topeka qui accoucha d’une constitution d’Etat abolitionniste et appela à de nouvelles élections devant désigner une nouvelle législature et un nouveau gouverneur. Ainsi, en janvier 1856, le Kansas était représenté par deux gouvernements territoriaux, l’un installé à Lecompton, esclavagiste et légitime car reconnu par Washington et l’autre situé à Topeka, abolitionniste et illégitime.[4]

La tension entre les deux camps était vive et il ne manquait que l’étincelle pour mettre le feu aux poudres. Et après plusieurs évènements opposant esclavagistes et abolitionnistes sans faire couler le sang, l’étincelle survint en mai 1856 lorsque John Brown et un certain nombres de ses acolytes assassinèrent cinq colons pro-esclavagistes à Pottawatomie Creek en réaction au pillage trois jours plus tôt de la ville de Lawrence, le principal bastion des abolitionnistes du Kansas, par des partisans esclavagistes venu y établir l’ordre légal, celui prôné par l’assemblée de Lecompton.[5]
S’en suivit une série d’affrontements entre les partisans des deux camps, notamment les batailles de Black Jack et d’Osawatomie. Finalement, lorsque le nouveau gouverneur, John White Geary, arriva durant l’été 1856, la situation se calma sous l’œuvre de celui-ci qui parvint habilement à gérer les tensions en usant des troupes fédérales présentes au Kansas pour séparer les belligérants. Cela permit l’instauration d’une paix fragile qui fut rompue à quelques occasions mais sans réellement relancer le conflit.[6] Le dernier engagement important eut lieu en 1858 lors du Massacre des Marais des Cygnes.
Au total, entre 50 et 60 personnes perdirent la vie dans la Guerre du Kansas.[7]

La question du Kansas n’était certes plus violente, mais il restait encore à régler les dissensions politiques entre les deux communautés. Le Kansas souhaitait être intégré à l’Union en tant qu’Etat mais pour cela il devait avant tout rédiger une constitution d’Etat. Les gouvernements de Lecompton et Topeka réunirent tout les deux des conventions à cette fin. La constitution de Topeka, adoptée le 11 novembre 1855, tomba dans l’oubli car les pro-sudistes du Congrès firent pression sur le président Buchanan, fraîchement élu, afin qu’il ne tienne compte que de la constitution pro-esclavagiste de Lecompton, approuvée, elle, le 7 novembre[8]. Buchanan, un démocrate, avait été élu sur base de l’appui massif des sudistes aussi il n’osa pas s’y opposer et présenta celle-ci au Congrès après qu’elle ait été ratifiée par un référendum populaire au Kansas le 21 décembre 1857 par 6226 voix pour et 569 contre, référendum auquel les Free-soilers refusèrent de participer.[9] Entre temps, les abolitionnistes avaient organisé une nouvelle convention à Leavenworth qui avait rédigé, le 3 avril 1858, une constitution radicalement abolitionniste mais, là encore, elle tomba dans l’oubli malgré l’approbation par référendum le 4 janvier 1858 de la même année. Au Congrès, les votes relatifs à l’acceptation ou non de la constitution de Lecompton furent très tendus[10] mais finalement le texte échoua à la Chambre le 1 mars 1858 après avoir été approuvée par le Sénat le 23 mars.[11] Cet échec à la Chambre fut marqué par la première division du parti démocrate entre Nord et Sud, un premier signe de ce qui allait se passer plus tard lors de l’élection présidentielle de 1860.
La question resta en suspens jusqu’au 29 juillet 1859, date à laquelle une nouvelle convention constitutionnelle tenue à Wyandotte approuva une constitution abolitionniste qui fut ensuite soumise et validée par référendum le 4 octobre. Le résultat refléta la nouvelle donne au Kansas où les esclavagistes avaient finalement été dépassé en nombre par les abolitionnistes et n’avaient pu truquer les résultats. Finalement, le Kansas rejoignit l’Union avec le statut d’Etat libre le 29 janvier 1861 sans plus la moindre difficulté car six Etats sudistes avaient déjà fait sécession à cette date, donnant ainsi la majorité aux Etats abolitionnistes dans les deux chambres du Congrès.[12] Le Kansas devint donc le 34ème Etat des Etats-Unis après les adhésions du Minnesota en 1858 et de l’Oregon en 1859.[13]

La paix précaire instaurée et préservée vaille que vaille par Geary et l’adhésion du Kansas à l’Union ne mirent pas du tout un terme au conflit, elles se contentèrent de figer la situation comme le seraient plus tard les conflits apparus dans l’espace post-soviétique après la chute de l’URSS, situation que l’on a nommé conflit gelé. C’est avec la fin de la Guerre de Sécession que le cas du Kansas sera réellement résolu, celui-ci étant la première manifestation de violence opposant les deux communautés des Etats-Unis sur l’opposition politique et culturelle qui allait les mener en 1861 à la guerre civile au cours de laquelle le Kansas allait de nouveau connaître la tempête. Durant toute l’affaire du Kansas, le pays et le Congrès avaient continué de se diviser, si bien que la situation de veille de guerre, qui avait prévalu au Kansas avant les combats de Lawrence et Pottawatomie Creek au mois de mai 1856, était maintenant étendue à tout le pays.

Figure 11: La Guerre du Kansas


[1] James McPHERSON, op.cit., page 162.

[2] Ibid.

[3] Idem, page 164.

[4] Ibid.

[5] Idem, pages 169-170.

[6] Idem, page 179.

[7] Pour des informations complémentaires sur la Guerre de Kansas, les ouvrages de Nicole Etcheson Bleeding Kansas: Contested Liberty in the Civil War Era et de Thomas Goodrich War to the Knife: Bleeding Kansas, 1854-1861 sont très complet.

[8] James McPHERSON, op.cit., page 183.

[9] Idem, page 184.

[10] Certain parlementaire en vinrent même aux mains.

[11] James McPHERSON, op.cit., pages 186-187.

[12] Idem, page 187.

[13] Ces deux adhésions vinrent renforcer la domination nordiste au Sénat et elles aboutirent bien que les parlementaires sudistes tentèrent de s’y opposer.

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