La campagne présidentielle de 1860 et l’élection de Lincoln

L’évènement qui déclencha la sécession du Sud fut l’élection d’Abraham Lincoln à la présidence des Etats-Unis suite à la campagne de 1860 qui montra de manière plus que claire la division du pays.

Du 23 avril au 3 mai 1860, le parti démocrate organisa, à Charleston en Caroline du Sud, une convention devant désigner le ticket du parti pour la course à la Maison Blanche. Six candidats étaient en lisse: l’ancien sénateur de New York Daniel Stevens Dickinson, le sénateur de l’Illinois Stephen Arnold Douglas dont nous avons déjà parlé, l’ancien Secrétaire au Trésor des Etats-Unis James Guthrie, le sénateur de Virginie Robert Mercer Taliaferro Hunter, le sénateur du Tennessee Andrew Johnson et le sénateur de l’Oregon Joseph Lane.[1] La question de l’esclavage fut au centre des débats et au bout de 57 tours de vote, aucun des candidats n’avaient réussi à regrouper les deux tiers des voix nécessaires pour remporter l’investiture démocrate même si Douglas fut longtemps en tête grâce à ses positions modérées, mais cela lui avait aussi aliénés les sudistes radicaux. La convention fut donc ajournée le 3 mai et une nouvelle fut organisée à Baltimore le 18 juin.[2] Là, suite à l’échec d’une motion pro-esclavagiste une grande majorité des délégués sudistes se retirèrent définitivement alors que les démocrates restants investirent Douglas avec Herschel Vespasian Johnson, ancien gouverneur de Géorgie, comme colistier.[3] Les démocrates du Nord choisirent celui-ci, bien qu’il soit sudiste, dans le but de pouvoir récupérer un maximum de votes dans les Etats du Sud lors de l’élection. Cependant, Johnson ne fut que le second choix pour ce poste, le premier ayant été Benjamin Fitzpatrick, sénateur fédéral et ancien gouverneur de l’Alabama, qui refusa la nomination.
Les délégués du Sud qui avaient quittés la convention se réunirent dans la même ville le 28 juin et nommèrent le vice-président sortant, John Cabell Breckinridge pour la présidence avec Joseph Lane pour candidat à la vice-présidence.[4]
Le parti démocrate venait donc de se scinder en deux entre le Nord et le Sud et avait donc désigné deux candidats différents, signe supplémentaire de la division du pays.

Chez les républicains, cette division n’existait pas car le parti était intégralement nordiste. Cependant la désignation du candidat ne s’avéra pas simple pour autant en raison d’autres lignes de séparations au sein du parti. Ils organisèrent leur convention du 16 au 18 mai 1860 à Chicago et comptaient 13 candidats. Parmi eux, les candidats sérieux étaient le sénateur de New-York William Henry Seward, Abraham Lincoln ancien député de l’Illinois qui avait échoué à l’élection de sénateur du même Etat mais qui durant cette campagne s’était fait connaître par son éloquence[5], le gouverneur de l’Ohio Salmon Portland Chase, l’ancien député du Missouri Edward Bates et le sénateur de Pennsylvanie Simon Cameron.
Très vite, la lutte opposa Seward à Lincoln et au troisième tour dans une ambiance frénétique, ce-dernier remporta l’investiture.[6] La convention lui désigna ensuite le sénateur du Maine Hannibal Hamlin comme colistier.

Un troisième parti apparut peu avant l’élection et présenta un candidat à celle-ci, le Parti Constitutionnel de l’Union. Celui-ci regroupait les anciens membres du parti whig qui n’avait pas rejoint le parti républicain et avait pour position la défense du statu quo entre les deux communautés et la préservation inconditionnelle de l’Union. Le parti organisa sa propre convention le 9 mai à Baltimore et désigna John Bell, ancien Secrétaire à la guerre des présidents Harrison et Tyler et ancien sénateur du Tennessee pour la présidence et Edward Everett ancien gouverneur, député et sénateur du Massachusetts et Secrétaire d’Etat de 1851 à 1853 pour le poste de vice-président.[7]

Deux autres partis, le Parti du Peuple et le Parti de la Liberté, participèrent à l’élection mais n’engrangèrent à eux deux que 540 voix.

La campagne électorale fut pour le moins étrange par rapport aux critères que nous connaissons aujourd’hui. Premièrement, un seul candidat, Douglas, fit une campagne nationale, c’est-à-dire dans tout les Etats du pays (à l’exception de la côte ouest en raison de son éloignement géographique et de l’absence de moyens de communications sûrs et rapides).[8] Ensuite de part la division du parti démocrate et l’ancrage résolument nordiste du parti républicain, la campagne prit l’allure de deux duels distincts, l’un au Nord entre Douglas et Lincoln et l’autre au Sud entre Breckinridge et Bell.[9] Dans onze des Etats du Sud, le nom de Lincoln n’apparaissait même pas sur les bulletins de votes. Seuls cinq Etats esclavagistes le reconnurent comme candidat légitime et tous étaient situés dans le Haut-Sud, c’est à dire les Etats limitrophes (Delaware, Maryland, Virginie, Kentucky et Missouri), où il n’obtint au total que 4% des votes.[10]

Les débats de la campagne furent rarement nationaux. Bien que les républicains n’hésitèrent pas à tirer à boulets rouges sur l’administration démocrate sortante du Président James Buchanan en raison de la corruption de celle-ci, et que les démocrates du Nord tentèrent de déstabiliser les républicains sur la question de l’esclavage. Mais ces-derniers évitèrent le combat sur ce terrain délicat pour eux en raison de la menace de sécession que le Sud faisait planer en cas de victoire d’un parti résolument abolitionniste. Ainsi, ils traitèrent presque exclusivement de sujets liés aux Etats comme par exemple les droits de douane en Pennsylvanie ou la question de l’attribution des terres en Californie.[11]

Figure 13: Résultats de l’élection présidentielle de 1860 en chiffre

Le tableau ci-dessus présente les résultats des candidats par région, par votes populaires et par votes des grands électeurs.[12]

Commençons par expliquer le mécanisme électoral américain. Avant l’élection, chaque Etat désigne un collège électoral comprenant autant de membres qu’il n’a de représentants au Congrès (députés plus sénateurs), ce sont les grands électeurs. Puis lors de l’élection, la population de chacun de ces Etats vote pour les candidats. Celui d’entre eux qui remporte le plus de voix au sein d’un Etat remporte celui-ci avec tous les grands électeurs qu’il détient. Une fois le vote populaire réalisé dans tout les Etats, chaque collège de grands électeurs se réunit et ceux-ci accordent leur voix aux candidats sur base de ce qu’a décidé la population.[13] Il s’agit donc d’un système électoral indirect. Cela reste néanmoins théorique car dans le cas qui nous occupe, deux exceptions sont à noter. Premièrement, en Caroline du Sud lors de l’élection de 1860 ce n’est pas la population qui a voté pour les candidats mais le parlement de l’Etat. Ici, l’élection est donc doublement indirecte. Deuxièmement, au New Jersey, les grands électeurs n’étaient pas contraints de facto de suivre le vote populaire ce qui explique que Douglas y a obtenu trois votes et Lincoln quatre alors que c’est ce dernier qui avait remporté l’Etat.[14]

Figure 14: Résultats de l’élection présidentielle de 1860 par Etat

On constate que c’est Lincoln qui a été élu avec 180 votes de grands électeurs sur 303, ce qui représente 59,4% des voix de ceux-ci alors qu’il n’avait obtenu que 39,65% des votes populaires. Cette différence est due à la nature même du système majoritaire à un tour qui accorde l’entièreté d’une circonscription à celui qui y obtient la première place. Les autres candidats sont également impactés par ce système. Ainsi, Douglas, qui obtient la deuxième place en terme de vote populaire, n’est que quatrième au vote des grands électeurs car bien qu’il ait fait de bons pourcentages dans de nombreux Etats il n’a remporté que le Missouri et une partie des voix des grands électeurs du New Jersey.
Une fois retranscrit sur la carte, les résultats montrent très clairement la division du pays. Lincoln s’est imposé dans 18 Etats, tous non-esclavagistes – avec pour conséquence qu’il n’a été élu qu’avec les voix d’une seule des deux communautés -, alors que 11 des 15 Etats du Sud ont donné leurs voix à Breckinridge. Bell, l’unioniste, en ayant obtenu 3, tous situés dans le Haut-Sud qui est la partie du Sud qui hésitera à se joindre ou non à la sécession.

Figure 15: Résultats de l’élection présidentielle de 1860 en graphique

Ce graphique montre que c’est essentiellement à Douglas que Lincoln a pris des votes. En effet, en se scindant en deux le parti démocrate a permis au parti républicain de Lincoln de remporter des Etats qui seraient probablement revenu aux démocrates s’ils ne s’étaient pas divisés sur la question de l’esclavage et en remportant ces Etats, ils auraient également pris les grands électeurs qu’ils possédaient privant probablement Lincoln de la victoire finale.

Pour bien être appréhendés, les résultats de cette élection doivent être replacés dans leur contexte. Nous sommes deux ans après la fin des troubles du Kansas et un an après l’expédition de John Brown sur Harpers Ferry. La question de l’esclavage est donc plus sensible que jamais et durant la campagne un certain nombre de démocrates du Sud ont fait planer la menace de sécession de leurs Etats en cas de victoire du parti républicain et de Lincoln qui, croyaient-ils, allaient chercher à abolir l’esclavage et de la sorte s’en prendre à leur mode de vie. Ce n’était pas la première fois qu’une telle menace était brandie, lors des débats précédant l’adoption du compromis de 1850 des représentants du Sud s’étaient réunis à Nashville où les radicaux – dont John Caldwell Calhoun qui fut l’un des plus ardents défenseurs des droits du Sud face à l’Etat fédéral – proposèrent la sécession.[15] En 1851, face à des cas de non-respect du Fugitive Slave Act au Nord, des sudistes déclarèrent qu’ils ne resteraient dans l’Union que tant que le Nord respecterait les engagements pris.[16] A l’occasion de l’élection présidentielle de 1856, certains esclavagistes firent déjà planer la menace de sécession en cas de victoire républicaine, mais ceci ne se produisit pas, la victoire revenant à Buchanan, un démocrate.[17] Durant, les troubles du Kansas, la menace de sécession fut encore brandie si Washington ne reconnaissait pas la légitimité de l’assemblée de Lecompton.[18]
Dans tout ces cas, le Nord céda – sauf peut-être dans le cas de l’élection présidentielle de 1856 pour laquelle il est impossible de dire si le candidat républicain, John Fremont, aurait pu l’emporter sans cette menace – mais en 1860, beaucoup au Nord crurent que la menace n’était en réalité pas réelle et qu’elle était plutôt une nouvelle tentative de la part du Sud d’effrayer le Nord afin de lui imposer ses vues, ce que de nombreux nordistes n’étaient plus disposés à accepter.[19]
Mais avant même l’investiture de Lincoln, la machine était lancée et le 20 décembre 1860 la Caroline du Sud fut le premier Etat à se retirer de l’Union, elle devait rapidement être suivie par d’autres Etats du Sud menant de la sorte les Etats-Unis droit vers la guerre civile.[20]


[1] Précisons qu’à cette époque, les partis n’organisaient pas de primaires afin de faire désigner les candidats par les militants, le choix était opéré au cours des conventions nationales. ; BRUCE Catton, The Coming Fury, New York: Doubleday & Co, 1961, pp. 37–40.

[2] James McPHERSON, op.cit., page 236.

[3] MOORE John L., et alii, Congressional Quarterly’s Guide to U.S. Elections, Washington, DC: Congressional Quarterly, 1985,  pp. 45–46. ; Idem, page 169.

[4] James McPHERSON, op.cit., page 237.

[5] Le discours ayant le plus contribué à cette notoriété fut celui qu’il prononça en 1858 lors d’un débat face à Stephen Arnold Douglas que l’on a retenu pour cette phrase: « A house divided against itself cannot stand ».

[6] James McPHERSON, op.cit, page 241.

[7] BLUM John M., et alii, The National Experience: A History of the United States, New York, Harcourt Brace Jovanovich, 1985, p. 344-345.

[8] James McPHERSON, op.cit., page 254.

[9] Idem, page 245.

[10] Ibid.

[11] Idem, page 247.

[12] Idem, pages 245-254. ; LEIP David, 1860 Presidential General Election Results, 2012, http://www.uselectionatlas.org/RESULTS/, consulté le 15 septembre 2012.

[13] Lieven  DE WINTER, op.cit., pages 34-35.

[14] Autres précisions concernant le système électoral américain pour les élections présidentielles:

  • Seuls les Etats peuvent participer à l’élection présidentielle, pas les territoires qu’ils soient organisés ou non.
  • Contrairement à aujourd’hui les résidents du District de Columbia ne pouvaient pas voter pour les élections présidentielles. Par ailleurs, ils ne le peuvent toujours pas pour les élections législatives fédérales puisqu’ils n’ont aucun représentant au Congrès à part un observateur dépourvu de droit de vote.
  • Le nombre minimum de grands électeurs pour les Etats les moins peuplés est de trois, deux sénateurs, comme tous les autres Etats, et un député.
  • L’Etat du Maine, qui aujourd’hui comporte une part de proportionnelle dans son système électoral pour les élections présidentielles (comme le Nebraska), n’a pas appliqué ce système entre 1828 et 1972 de sorte qu’en 1860, il appliquait le système majoritaire comme les autres.
  • Enfin, 24 Etats ont, à l’heure actuelle, des dispositions législatives interdisant aux grands électeurs de voter pour un autre candidat que celui que la majorité relative ou absolue de la population de l’Etat a choisit.

[15] James McPHERSON, op.cit., pages 77-81.

[16] Idem, page 98.

[17] Idem, page 175.

[18] Idem, page 183-185.

[19] Idem, pages 252-253.

[20] Idem, page 256.

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