La sécession du Sud et l’éclatement de la guerre

Avant de commencer, précisons que ceci est la dernière partie du chapitre 1, relatif aux causes de la guerre.

Le premier Etat esclavagiste à faire sécession fut la Caroline du Sud le 20 décembre 1860, elle fut suivie du Mississippi le 9 janvier 1861, de la Floride le 10 janvier, de l’Alabama le 11, de la Géorgie le 19, de la Louisiane le 26 et du Texas le 1er février.

Contrairement à ce qu’il s’était passé lors de la convention de Nashville de 1850, les sudistes ne réunirent pas les représentants de tous les Etats du Sud au sein d’une même convention afin d’aboutir de manière collective à une séparation, mais optèrent plutôt pour une sécession Etat par Etat afin de pouvoir obtenir celle-ci de manière plus rapide. Cette volonté de rapidité émana des Fire-eaters qui se souvenaient que Nashville avait été une cacophonie menant à la victoire des modérés.[1]
La sécession se fit donc par les conventions des Etats séparément, c’est ainsi que le 20 décembre, la convention de Caroline du Sud approuva à l’unanimité une ordonnance stipulant: « The union now subsisting between South Carolina and other States, under the name of the « United States of America, » is hereby dissolved ». Cet acte entraîna une réaction en chaîne par laquelle six autres Etats firent de même au début de l’année 1861 avec des résultats de vote tournant autour des quatre-vingt pourcents.[2] Et bien que le Texas fut le seul Etat à soumettre sa décision à la souveraineté populaire, ces chiffres représentent fort probablement de manière fidèle l’opinion majoritaire de la population blanche de ces régions. Non pas que les Etats ne souhaitaient pas s’appuyer sur un soutien populaire ou vérifier que la population était en accord avec une décision aussi importante, mais ils cédèrent plutôt à la nécessité d’agir vite.[3]

Une fois les Etats séparés de l’Union, ils organisèrent une convention collective à Montgomery dans l’Alabama le 4 février 1861 où ils formèrent et adhérèrent aux Etats confédérés d’Amérique. En un mois, cette confédération d’Etats fut dotée d’une constitution fortement basée sur la Constitution américaine de 1787 mais autorisant explicitement l’esclavage et en prohibant l’interdiction de celui-ci.[4] Jefferson Davis, un gradué de West Point ayant combattu durant la Guerre Américano-mexicaine, ancien sénateur fédéral du Mississippi et secrétaire à la guerre des Etats-Unis de 1853 à 1857, fût nommé président et Alexander Stephens, ancien député du parlement géorgien et sénateur de Géorgie au Congrès, obtint le poste de vice-président. Tout deux furent nommé pour une durée de six ans par la convention puis confirmé par le Congrès confédéré en novembre sans que le peuple ne soit jamais convoqué.

Comment le Nord réagit-il à cette sécession? Premièrement, celui-ci se trouvait dans une position politique délicate. Le président en poste, James Buchanan, ne disposait plus de la légitimité politique suffisante pour prendre une décision sur ce dossier mais celui qui avait cette légitimé, Abraham Lincoln, n’était, lui, pas en encore poste de sorte qu’il ne pouvait légalement pas prendre de décision. C’est ce que l’on nomme le syndrome du Canard-Boiteux (Lame-Duck Syndrom), une particularité institutionnelle du système américain dût à la période séparant l’élection du nouveau président et son investiture.[5] Malgré tout, dans son ultime discours au Congrès, Buchanan soutint la thèse établissant l’illégalité de la sécession car selon lui, la souveraineté des Etats n’était nullement supérieure à celle de l’Union.[6] Une grande partie de la presse nordiste lui emboita le pas. Mais il faut tempérer sa déclaration car il précisa plus tard que, pour lui, si un Etat ne pouvait se retirer de l’Union, rien ne permettait à celle-ci de contraindre un Etat à la réintégrer.[7]
Les démocrates du Nord tentèrent de faire voter par le Congrès des compromis mais tous furent rejeter aussi bien par le Sud que par les républicains. Ceux-ci préférèrent adopter une position plus attentiste. En effet, ils choisirent de ne rien faire qui serait susceptible de fâcher le Sud en espérant que la « folie révolutionnaire » s’estomperait et que les modérés reprendraient les choses en main. Cette position des républicains partait du postulat qu’il existait dans les Etats du Sud une majorité silencieuse unioniste et ils pensaient que ne rien faire de concret vis-à-vis de la sécession prouverait aux sudistes que le Nord n’entendait pas menacer leur mode de vie afin de donner des armes à cette majorité silencieuse pour qu’elle soit en mesure de reprendre le contrôle du Sud et le ramener dans le droit chemin en plus d’éviter de jeter dans la sécession les Etats esclavagistes qui n’avaient pas fait défection.[8] Mais, les évènements devaient finalement en décider autrement.
Par la suite de nombreuses enquêtes furent réalisées par des historiens afin de savoir si cette majorité existait mais aucune n’a été capable d’en amener la preuve.

Avant d’analyser la suite des évènement, une question importante reste en suspens, la sécession était-elle un acte légal, respectait-elle les dispositions de la Constitution américaine ou bien était-elle au contraire un acte illégal et révolutionnaire?
Sans surprise, sur cette question, le Sud s’opposa au Nord. La Constitution ne disait rien à ce propos et le cas ne s’étant encore jamais présenté dans l’histoire juridique américaine aucune disposition légale n’avait été prise pour régler cette éventualité.
Les sudistes étaient profondément convaincu de la légalité de leur acte et se fondaient pour cela sur deux arguments. Le premier tenait à la construction de l’Union et aux Droits des Etats. Pour les sécessionnistes, celle-ci fut établie par des Etats souverains qui avaient, sur base de leur propre volonté, ratifié la Constitution, rejoint l’Union et lui avaient délégué des compétences après que leurs conventions en aient décidés de la sorte. Il était donc parfaitement logique, selon eux, qu’une convention disposait également du droit de reprendre sa souveraineté et se retirer de l’Union. Néanmoins, cette théorie semble de prime abord oublier que de nombreux Etats (cinq sur sept de ceux composant les Etats Confédérés d’Amérique à ce moment) virent le jour après l’entrée en vigueur de la Constitution. Mais à cela, la réponse sécessionniste était que ces Etats étaient entrés dans l’Union après avoir rédigé une Constitution d’Etat, de sorte qu’avant de la rejoindre ils avaient joui d’une souveraineté nationale.[9]
Le deuxième argument se basait, lui, sur le droit de révolution.[10] Ce droit n’en est pas vraiment un, il s’agit plutôt d’une notion juridique vague s’approchant fortement de ce que l’on appelle aujourd’hui le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans la tradition américaine, le droit de révolution se rapporte à la Déclaration d’Indépendance Américaine qui proclama: « That whenever any Form of Government becomes destructive of these ends, it is the Right of the People to alter or to abolish it, and to institute new Government, laying its foundation on such principles and organizing its powers in such form, as to them shall seem most likely to effect their Safety and Happiness ».[11] Ainsi, comme les treize colonies, les Etats du Sud disposaient du droit de se révolter contre le gouvernement central de Washington et ce même si le droit de sécession ne leur était pas reconnu comme l’estimaient certains sudistes.[12]

Bien sûr, au Nord, cette rhétorique indépendantiste n’était nullement reconnue. Pour les nordistes, l’Union était antérieure aux Etats et c’est elle qui en avait fait des Etats alors qu’ils n’étaient au départ que des « colonies-unies ». Il n’y avait donc jamais eu d’Etat indépendant préalable à l’Union et pouvant de la sorte réclamer le retour de sa souveraineté et de son indépendance.[13] Lincoln ajouta que jamais un gouvernement n’avait inclus dans sa loi fondamentale une clause d’autodestruction, dès lors la sécession était illégale et il précisa donc que la seule manière par laquelle le Sud pouvait obtenir cette indépendance, c’était par la révolution. [14]
Mais là encore, Lincoln, résumant la position nordiste, même s’il reconnaissait l’existence du droit à la révolution, puisque le Nord et le Sud partageaient le même passé révolutionnaire, remettait en cause l’invocation de ce droit. Il clarifia sa pensée: « [ The revolution is ] a moral right when it’s exercised for a morally justifiable reason. But when it’s exercised independently of such cause, the revolution is not a right but simply the improper application of physical power ».[15] Que cette cause soit le maintien de l’esclavage, les Droits des Etats ou la préservation du mode de vie sudiste, les nordistes les rejetaient toutes en jugeant que dans un système démocratique et constitutionnel, aucune de ces causes ne pouvait justifier qu’une minorité s’impose à la majorité. Or l’élément déclencheur de la sécession ayant été l’élection de Lincoln, aucune de ces causes ne pouvaient être juste puisque la majorité avait décidé d’accorder le pouvoir à celui-ci en respectant les mécanismes électoraux prévus par la Constitution.[16]
En conclusion, la question de la légalité de la sécession, qui allait encore alimenter de nombreux débats juridiques longtemps après la guerre, était surtout une question de point de vue et le Sud s’était bien séparé du Nord de facto, peu importe le nom que devait prendre cet acte et peu importe qui avait légalement « raison ».

La stratégie attentiste des républicains ne pouvait durer indéfiniment, au bout d’un certain temps soit elle devait ramener le Sud dans l’Union soit un évènement demandant une prise de décision radicale devait apparaître. C’est cela qui se produisit. Le gouvernement confédéré avait, dès son installation, commencé à prendre possession de manière pacifique d’un certain nombre de propriétés fédérales telles que des bâtiments militaires, des mines, des cours de justice ou les droits de douane.[17] Mais le point qui allait causer le plus de problème était la question des forts qui avait été érigés dans le but de défendre les côtes des Etats-Unis contre des attaques provenant de la mer.[18] Ces forts dataient de trois générations différentes, les premiers avaient été érigés après la guerre d’indépendance, les seconds avaient commencé à être construits à partir de 1802 et la dernière génération avait vu le jour à la suite de la Guerre Anglo-américaine de 1812. Cet ensemble de forts constituait à cette époque la seule réalité de la Doctrine Monroe qui, énoncée par le président James Monroe, établissait une ligne directrice de la politique étrangère américaine selon laquelle le continent américain constitue la zone d’influence protégée des Etats-Unis.[19] Au début de l’année 1861, les autorités sudistes avaient pris le contrôle de tous les forts présents le long des côtes de la Confédération telle qu’elle était avant que la guerre n’éclate, à l’exception de quatre: le fort Pickens devant Pensacola en Floride, les forts Jefferson et Taylor présents dans l’archipel floridien des Keys et le fort Sumter dans la baie de Charleston en Caroline du Sud.[20]
De part sa position proche de la ville de Charleston, la capitale du premier Etat à avoir fait sécession, le fort Sumter devint un enjeux important, surtout symboliquement.[21] Les sudistes envoyèrent des représentants à Washington afin de demander et obtenir le retrait de la garnison fédérale et le transfert du fort mais Lincoln, tout juste entré en fonction le 5 mars, s’y opposa. Cependant, le fort commençait à être à cours de vivre et nécessitait un réapprovisionnement.[22] Cette situation plaça le gouvernent nordiste devant un dilemme, fallait-il réapprovisionner le fort et si oui, pouvait-on utiliser la force à cette fin avec pour conséquence fort probable de déclencher une guerre, ou était-il préférable d’abandonner le fort aux sudistes. Utiliser la force, et donc endosser la responsabilité de l’ouverture des hostilités, aurait diviser le Nord et unis le Sud en jetant dans les bras de la Confédération les Etats esclavagistes qui n’avaient pas fait sécession car ceux-ci auraient alors vu en action ce que craignait le Sud tout entier, un président décidé à menacer leur mode de vie. Lincoln trancha finalement et décida d’envoyer des navires d’approvisionnement après avoir informé le gouvernement confédéré que l’escadre ne comptait que des vivres et qu’ils n’ouvriraient le feu que si les sudistes le faisaient préalablement. Ainsi, Lincoln renvoyait la balle au Sud, s’ils tiraient, les confédérés seraient responsables du déclenchement de la guerre. Le commandant du Fort, le major Anderson, un kentuckien ancien propriétaire d’esclaves et partisan des droits du Sud mais surtout fidèle de l’Union, envoya donc une note au gouverneur de Caroline du Sud dans laquelle il l’informa de la décision de Lincoln: « I am directed by the President of the United States to notify you to expect an attempt will be made to supply Fort Sumter with provisions only; and that, if such attempt be not resisted, no effort to throw in men, arms, or ammunition will be made without further notice, or in case of an attack upon the fort ».[23]
Bien qu’ils comprirent le dilemme dans lequel Lincoln les mettaient, les membres du gouvernement confédéré ordonnèrent au commandant des troupes sudistes présentes face au fort, le général Pierre Gustave Toutant de Beauregard, qui avait suivi les cours du major Anderson à West point, de prendre le fort Sumter avant l’arrivée des réapprovisionnements. Après le rejet d’une demande de reddition, Beauregard fit ouvrir le feu à 4h30 le 12 avril 1861 à partir des autres forts côtiers et sous contrôle sudiste, les forts Johnson et Moultrie.[24]

Figure 16: Le système de fortification côtière de la Baie de Charleston

Après 33 heures de bombardement, la garnison de fort Sumter déposa les armes et se rendit.[25] Malgré un engagement violent – les sudistes tirèrent près de 3500 coups et les nordistes un millier – aucune victime ne fut à déplorer à l’exception d’une mule sudiste. Anderson et sa garnison obtinrent le droit de repartir en bateau pour le Nord sans être fait prisonnier, ce fut une manière, vaine, pour le Sud de donner l’impression formelle de ne pas avoir déclenché la guerre avec le Nord.[26]

L’attaque de fort Sumter eu d’importantes conséquences au Nord comme au Sud.
Au Nord, la presse et l’opinion publique étaient unanimes, l’assaut devait être vengé. En conséquence, Lincoln appela à l’engagement de 75 000 volontaires pour effectuer un service militaire de 90 jours afin de mater l’insurrection sudiste. Dans de nombreux Etats du Nord, l’enthousiasme fut tel que les quotas de recrutement furent rapidement dépassés.[27]
Dans le Sud, l’annonce de la prise du fort souleva également l’engouement populaire. Mais c’est vers les Etats du Sud qui n’avaient pas fait sécession que tout les regards se tournèrent, qu’allaient faire la Virginie, le Kentucky, le Maryland, le Delaware, le Missouri, le Tennessee, l’Arkansas et la Caroline du Nord? Au final, quatre firent sécession et quatre restèrent dans l’Union.

La Virginie, où l’annonce de l’ouverture des hostilités couplée à celle du recrutement de troupes au Nord favorisa les partisans de la sécession, fut, le 17 avril, le premier Etat du Haut-Sud à réunir une convention qui vota par 88 voix contre 55 la sécession et l’adhésion à la Confédération. Cette décision fut ratifiée le 23 avril par une large majorité de la population, 128 884 pours et 32 134 contres.[28] Le 27 avril, la convention proposa au gouvernement confédéré de faire de Richmond, capitale de l’Etat de Virginie, la capitale des Etats confédérés d’Amérique, ce qui fut accepté le 23 mai en raison des difficultés rencontrées pour organiser le gouvernement à Montgomery.[29] La sécession de la Virginie fut loin d’être anodine. Le 18 avril, des unités de la milice de Virginie prirent possession de l’arsenal d’Harpers Ferry et des ses précieuses machines avant de l’évacuer ainsi que de l’arsenal naval de Gosport, la plus grande base navale des Etats-Unis mais échouèrent à prendre le contrôle de la Forteresse Monroe à l’embouchure de la James River, se contentant du Fort Calhoun situé en face sur l’autre rive. Cet Etat était le plus peuplé du Sud, à lui seul, il était aussi industrialisé que l’ensemble des sept premiers Etats sécessionnistes, et surtout il apporta à l’armée confédérale certains de ses plus brillants généraux tels que Robert Edward Lee, Thomas Jonathan Jackson, James Longstreet, James Ewell Brown Stuart ou encore Joseph Eggleston Johnston. La sécession de la Virginie eut également pour conséquence de convaincre trois autres Etats du Haut-Sud à en faire de même.

Ainsi, le second Etat esclavagiste, jusqu’alors toujours membre de l’Union, à rejoindre la Confédération fut l’Arkansas le 6 mai lors d’une convention approuvée par 65 voix contre 5 mais sans ratification populaire.[30] Là aussi, la milice de l’Etat prit possession des arsenaux fédéraux du fort Smith et de Little Rock en plus d’autoriser l’artillerie confédérée à s’installer à Helena afin d’interdire la navigation de navires nordistes sur le Mississippi.[31]

Le lendemain de l’Arkansas, ce fut le Tennessee qui se sépara de l’Union. Là, il n’y eu même pas de convention, la sécession ayant été décidée par une déclaration d’indépendance ratifiée par une consultation populaire le 8 juin. Mais avant même que ce référendum ne valide, par 104 913 voix pour et 47 238 voix contre, la sécession, le gouvernement du Tennessee avait accordé aux troupes confédérées l’entrée dans l’Etat.[32]

Le dernier Etat du Haut-Sud à rejoindre la Confédération fut la Caroline du Nord le 20 mai par une convention qui ne fut pas ratifiée par la population, mais là aussi il ne fait aucun doute que celle-ci aurait sûrement donné son approbation. Mais avant même que la convention ne soit réunie, le gouverneur de l’Etat avait ordonné à la milice de prendre possession des trois forts côtiers et de l’arsenal de Fayetteville.[33]

Dans ces quatre Etats, comme dans les sept ayant déjà fait sécession, les milices jouèrent un rôle important en prenant rapidement le contrôle de positions ou de bâtiments stratégiques. Cette rapidité de mobilisation est la conséquence directe de l’expédition de John Brown sur Harpers Ferry. En effet, suite à ce raid, de nombreux sudistes craintifs de voir une révolte d’esclaves ou un nouveau raid nordiste se produire sur leur territoire, avaient commencé à s’organiser afin de pouvoir réagir rapidement en cas d’alerte, exactement comme l’avaient fait les Minute Men au début de la Guerre d’Indépendance. Précisons également que le 6 mars, Jefferson Davis avait, par une loi votée par le Congrès confédéré, autorisé le recrutement d’une force de 100 000 hommes pour défendre la Confédération.[34]

Les quatre autres Etats esclavagistes du Haut-Sud, le Delaware, le Maryland, le Kentucky et le Missouri, restèrent dans l’Union. Pour ce qui concerne le Maryland et le Delaware, ces deux Etats subirent l’influence directe de la présence de la ville de Washington à leur proximité, avec tout ce qu’elle représente pour l’Union.[35] L’arrivée et la présence des troupes nordistes dans la capitale fédérale eut pour conséquence de couper court à toute tentative de sécession bien que des tentatives eurent lieu au Maryland où une forte minorité était favorable à la sécession et la présence de troupes unionistes dans les comtés où les partisans sécessionniste étaient majoritaires donna lieu à quelques affrontements entre les mois d’avril et mai 1861.[36]
Au Delaware, l’unionisme de la population ne faisait pas de doute car bien que l’Etat ne soit pas libre officiellement, il l’était officieusement tant sa population d’esclaves était faible. L’assemblée législative y décida assez vite de s’opposer à toute sécession.[37]

Au Missouri, la situation entre les pro-sécessionnistes et les pro-unionistes se tendit très rapidement au point qu’un début de guerre civile interne à l’Etat éclata. Elle opposa d’un côté le gouverneur pro-sudiste du Missouri, Claiborne Fox Jackson et Sterling Price, un officier ayant fait la guerre du Mexique et lui aussi favorable à la Confédération. De l’autre côté, se trouvaient Francis Preston Blair Jr, un membre du Congrès originaire du Missouri et le capitaine Nathaniel Lyon commandant de l’arsenal de St-Louis, tous deux étant des Free-soilers convaincus.[38] Au terme de quelques combats[39] aux mois de juin et juillet 1861, le gouverneur, la législature pro-sudiste de l’Etat et la milice de Price furent contraint d’évacuer Jefferson City, la capitale du Missouri et cédèrent le contrôle de l’Etat aux unionistes qui le maintinrent dans l’Union après qu’une nouvelle législature ait été mise sur pied.[40]

Enfin, le Kentucky était un Etat d’une très grande importance stratégique. Lincoln dit même de lui, « I hope to have God on my side, but I must have Kentucky ».[41] Cet Etat disposait d’une position géographique idéale permettant d’utiliser la rivière Ohio comme ligne de défense ou comme voie d’invasion selon la position occupée. Les rivières Cumberland et Tennessee, deux affluents de l’Ohio, traversaient l’Etat du Sud vers le Nord si bien qu’en les remontant on pénétrait jusqu’au cœur du Tennessee et aux abords de l’Alabama en en faisant des voies d’invasion toute tracées. En plus de cela, le Kentucky disposait d’un tissu industriel conséquent et d’une population relativement forte pour un Etat esclavagiste.[42]
Dans un premier temps, la législature de l’Etat décida de la neutralité et bien que certains nordistes pointèrent que cela était une hérésie, – car en faisant cela le Kentucky s’estimait en droit de clamer sa souveraineté vis-à-vis du pouvoir fédéral or c’était là la cause de la sécession du Sud et de l’éclatement de la Guerre – Lincoln accepta cela et se montra patient envers le Kentucky car il estimait avoir trop besoin de celui-ci pour oser le brusquer.[43]
Cela paya finalement car à la suite d’une tentative d’invasion confédérée de l’Etat menée par le général Leonidas Polk, le 3 septembre 1861, la législature du Kentucky, majoritairement pro-unioniste, vota, le 7 septembre, l’allégeance à l’Union. Parallèlement, le général unioniste Ulysses Simpson Grant pénétra dans l’Etat par le Nord et bien que les deux camps avaient envahi le Kentucky neutre, Polk avait été le premier agresseur ce qui avait couté l’entièreté de l’Etat aux confédérés.[44] Ou du moins, sur les plans territorial et légal car au cours de la guerre de nombreux kentuckiens prirent les armes pour le Sud, dans une proportion de deux hommes pour trois qui combattirent dans les rangs fédéraux.[45]

Cependant, les confédérés n’entendaient pas renoncer à toute prétention sur le Kentucky pour autant. Le 18 novembre une convention composée de deux cents délégués pro-sudistes vota la sécession qui fut reconnue le 10 décembre par Richmond en tant que treizième Etat de la Confédération.[46] Treizième car le 3 novembre 1861, Claiborne Jackson, le gouverneur pro-sudiste du Missouri avait réunit la législature qui l’avait suivi dans sa fuite de Jefferson City à Neosho, dans le Nord de l’Arkansas, où celle-ci ratifia une ordonnance de sécession approuvée par Richmond le 28 novembre.[47] Ainsi, la Confédération revendiqua tout au long de la guerre le Missouri et le Kentucky. De son coté, l’Union fit de même avec une part du Tennessee dont la partie orientale comptait presque exclusivement des partisans unionistes qui tentèrent de faire sécession du reste de l’Etat. Cependant, en l’absence de soutien des forces fédérales la tentative échoua.[48] Malgré tout, de nombreux habitants du Tennessee s’engagèrent dans l’armée fédérale.

En Virginie par contre, où les unionistes étaient majoritaires dans les comtés de l’Ouest, la sécession d’une partie de l’Etat et son rattachement à l’Union en tant qu’Etat à part entière aboutit grâce à cette présence militaire, formant ainsi le nouvel Etat de Virginie Occidentale. Afin de s’assurer une légitimité populaire, les instances unionistes organisèrent un référendum le 24 octobre 1861 qui approuva la sécession. Une convention constitutionnelle fut appelée en janvier 1862 et rédigea une constitution qui fut approuvée par le Congrès le 23 mai 1862 et la Virginie-Occidentale fut admise dans l’Union en tant qu’Etat esclavagiste doté d’une constitution prévoyant une émancipation progressive.[49] Ce nouvel Etat, le 35ème à rejoindre l’Union, ne fut bien sur jamais reconnu ni par la Virginie ni par la Confédération qui le revendiquèrent jusqu’à la fin.

Afin de compléter la présentation de la division politique du pays, précisons que deux territoires avait également fait sécession pour rejoindre le Sud. Le premier était ce que l’on nommait à l’époque le Territoire indien, aujourd’hui l’Oklahoma. Celui-ci rejoignit la confédération sous la pression des troupes confédérées du Texas qui occupèrent le terrain après que les forces fédérales l’aient abandonné. De nombreuses tribus indiennes y vivant combattirent pour la confédération et quelques-unes pour l’Union.[50]
Le second territoire à avoir rejoint la confédération fut le Territoire confédéré d’Arizona. Le Territoire unioniste du Nouveau-Mexique était dans sa partie sud fortement dominée par des éléments pro-sudistes et, en mars 1861, les habitants de la ville de Mesilla appelèrent une convention devant traiter de la possibilité de la sécession de la partie sud-est du territoire vis-à-vis du reste. Cela fut finalement accepté le 16 mars et le 28, la ville de Tucson représentant la partie sud-ouest du territoire, organisa elle aussi une convention sécessionniste approuvant la convention de Mesilla à la suite de quoi le Territoire confédéré d’Arizona fut instauré et doté d’un gouvernement provisoire reconnu par la Confédération.[51]

Figure 17: Les Etats confédérés d’Amérique et les territoires revendiqués

Source: MEINIG Donald William, The Shaping of America: A Geographical Perspective on 500 Years of History, New Haven and London: Yale University Press, 1993, vol. 2, p. 485.

Cela a déjà été mentionné plus tôt, pour de nombreux historiens la sécession devait immanquablement se produire mais la guerre, elle, n’était pas inévitable. Qu’en est t’il vraiment? Nous avons déjà montré que le développement socio-économico-politique des Etats-Unis avait conduit à deux communautés de plus en plus opposées sur des questions majeures avec pour conséquence inévitable de les mener à l’épreuve de force politique, or la seule modalité d’épreuve de force politique entre deux communautés opposées est la séparation, en d’autres termes, la sécession.
Pour se qui concerne l’éclatement de la guerre, trois solutions étaient envisageables pour que la sécession n’y mène pas.

Premièrement, le Nord accepte la sécession, c’est la théorie du « partez en paix ». Cela revient à dire que les Etats du Nord accordent aux Etats du Sud le droit de se retirer de l’Union que ce soit de son plein gré ou suite à des pressions venues de l’extérieur c’est-à-dire les puissances européennes. Fort logiquement, cela n’entrainerait pas la Guerre de Sécession mais un autre problème se pose, celui de la survie de l’Union à court et moyen terme. L’autorisation de laisser partir certains Etats risquait de rapidement entrainer un mouvement centrifuge en montrant à d’autres régions du pays que la possibilité était ouverte. Or le risque était grand, en effet, peu après le début de la sécession des velléités indépendantistes avaient commencés à se manifester dans les Etats du Midwest et surtout dans la ville de New York où le maire avait déclarer son intention d’en faire une ville libre bien que le projet avorta.[52]
Cette solution du « partez en paix » aurait donc certes évité la guerre à court terme mais elle aurait fort probablement condamné l’existence de l’Union américaine en la divisant en plusieurs Etats indépendants, reproduisant de la sorte sur le continent nord-américain le système de division politique présent en Europe avec pour conséquence d’ouvrir la possibilité de conflits entre eux de sorte qu’une ou plusieurs guerres auraient eut lieu à la place de la Guerre de sécession.

La deuxième possibilité pour éviter la guerre aurait été que l’une des propositions de compromis faite avant l’assaut sur fort Sumter aie été acceptée. Mais si tous ceux-ci ont été repoussés, c’est pour de bonnes raisons, la situation du moment était telle qu’il était impossible que les sudistes les acceptent. Aussi pour qu’une telle chose se produise, il aurait fallu changer la donne mais reste à savoir comment. Le compromis proposé ayant eu le plus de chance d’être accepté, le compromis Crittenden[53], offrait au Sud des concessions très importantes. Mais au final, celui-ci fut tout de même repoussé, il est donc fort peu probable qu’un autre, même s’il devait accorder encore plus de concessions aux confédérés, aurait fonctionné. Même si la possibilité ne peut cependant pas être écartée. On peut dès lors lancer des pistes auxquelles les responsables de l’époque n’ont pas pensé, comme par exemple la mise en place d’un système fédéral à double vitesse dans lequel les deux communautés aurait une relation différentes à l’Etat fédéral et à ses obligations ou encore la transformation du système économique de chacun vers un système plus intégré dans lequel les intérêts du Sud et du Nord seraient à la fois respectés et surtout liés, de sorte qu’aucun des deux n’oserait s’y attaquer par crainte de se nuire à lui-même. Bien entendu, il s’agit ici de vues de l’esprit car concrètement la réalisation de ces solutions, ni même leur faisabilité ne sont réglées.

Enfin, troisième solution, la majorité silencieuse unioniste que les républicains espéraient être présente dans les Etats du Sud se révélait être une réalité et reprenait la situation en main de sorte que la guerre était évitée. Mais les historiens n’ont jamais pu se mettre d’accord sur son existence ou non, pour beaucoup elle n’est qu’un mythe, un espoir des républicains alors que d’autres estiment qu’elle était une réalité mais n’a pas pu faire son œuvre en raison de l’habileté et de la rapidité des sécessionnistes et de l’éclatement de la guerre, avec fort Sumter, avant que les passions ne soient retombées.[54] Dès lors, même si elle avait existé comment cette majorité unioniste aurait-elle pu reprendre les choses en main? Ici aussi, la solution serait que les choses se soient déroulées d’une manière différente à celle qui s’est produite. Mais encore une fois, si les évènements se sont produits de la sorte c’est parce que tout le mécanisme de causes et de conséquences s’est imbriqué de cette manière précise, un évènement en entrainant un autre qui en entraine un troisième à sa suite, etc., dans une course sans fin ne pouvant être modifiée car pour changer l’un des évènements il faudrait au préalable modifier toute la chaîne d’évènements l’ayant précédés et déterminés.

En conclusion, de part leur construction économico-socio-politique et les évènements politiques ayant parcourus leur histoire, les Etats-Unis étaient contraints à aboutir à une division des deux grandes communautés laquelle ne pouvait que mener à l’éclatement d’un conflit comme l’avait déjà montrer les évènements du Kansas. Dès lors la seule possibilité pour que la guerre ne se soit pas produite serait que les choses y ayant conduit se soit déroulées de manières différentes, ce qui appartient au domaine de l’uchronie et pas à celui de l’histoire.


[1] James McPHERSON, op.cit., page 256.

[2] Idem, page 258.

[3] Ibid.

[4] Par contre, l’interdiction de la traite des esclaves, elle, fut maintenue.

[5] AIT CHAALAL Amine, Politique Etrangère des Etats-Unis, Notes de cours, Louvain-la-Neuve: UCL, 2012, p. 7.

[6] James McPHERSON, op.cit., page 270.

[7] Idem, page 272.

[8] Idem, pages 272-273.

[9] Idem, page 263.

[10] Ibid.

[11] « United States Declaration of Independence », Washington D.C., National Archives, 4 juillet 1776.

[12] James McPHERSON, op.cit., pages 263-264.

[13] Idem, page 271.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] John KEEGAN, op.cit., page 47.

[18] Ibid.

[19] Ibid. ; ROOSENS Claude, Les relations internationales de 1815 à nos jours, Tome I: 1815-1939, Louvain-la-Neuve: Academia Bruylant, 2001, p. 113.

[20] John KEEGAN, op.cit., page 48.

[21] James McPHERSON, op.cit., page 288.

[22] John KEEGAN, op.cit., page 48.

[23] Idem, page 49.

[24] Ibid.

[25] Durant les combats, le drapeau de l’Union flottant sur le fort fut plus d’une fois touché et mis à terre avec pour conséquence que les confédérés interrompirent le feu à chaque fois de façon a vérifier si la garnison ne s’était pas rendue.

[26] John KEEGAN, op.cit., page 49.

[27] James McPHERSON, op.cit., page 299.

[28] John KEEGAN, op.cit., page 49. ; James McPHERSON, op.cit., page 305.

[29] Ibid.

[30] Idem, page 307.

[31] Ibid.

[32] Idem, page 308.

[33] Ibid.

[34] Ameur FARID, op.cit., page 49.

[35] John KEEGAN, op.cit., page 51.

[36] James McPHERSON, op.cit., page 312.

[37] Idem, page 323.

[38] Idem, pages 315-316.

[39] Les différents combats aillant émaillé les prises de position des protagonistes dans les Etats disputés seront présentés plus en détail dans le chapitre 2 relatif à l’étude des opérations militaires.

[40] James McPHERSON, op.cit., page 318.

[41] Idem, page 310.

[42] Idem, pages 303-310.

[43] Idem, page 320.

[44] Idem, page 322.

[45] John KEEGAN, op.cit., page 50.

[46] James McPHERSON, op.cit., page 323.

[47] Idem, page 319.

[48] John KEEGAN, op.cit., page 51.

[49] James McPHERSON, op.cit., page 330.

[50] HEIDLER David Stephen, HEIDLER Jeanne T., Encyclopedia of the American Civil War: A Political, Social, and Military History, New York: W. W. Norton & Company, 2002, pp. 1031-34.

[51] FRAZIER Donald, Blood & Treasure: Confederate Empire in the Southwest, College Station: Texas A&M University Press, 1995, p. 34.

[52] James McPHERSON, op.cit., page 270.

[53] Ce compromis prévoyait que par une série d’amendement, l’esclavage serait garantit à l’avenir dans tout les Etats où il était pratiqué sans ingérence du gouvernement fédéral, que la ligne du Compromis du Missouri à 36° 30′ de latitude nord dans tout les territoires des Etats-Unis serait remise en place, que le Congrès ne pourrait abolir l’esclavage dans toute propriété fédérale situées dans des Etats esclavagistes, que l’esclavage ne pourrait être aboli dans le District de Columbia à moins d’obtenir le consentement de la population et des Etats voisins du Maryland et de la Virginie tous deux esclavagistes, que le Congrès ne pourrait intervenir dans le commerce des esclaves entre les Etats et que les propriétaires n’ayant pus récupérer leurs esclaves ayant fuit au Nord serait indemnisés. Le tout ne pouvant jamais être amendé avec pour conséquence de les valider à jamais.

[54] James McPHERSON, op.cit., page 262.

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