Les opérations de prises de contrôle des Etats frontaliers: le Maryland

La position géographique du Maryland plaçait cet Etat dans une situation géostratégique particulière. En effet, celui-ci cerne la capitale fédérale, Washington, au Nord, à l’Est et à l’Ouest rendant de la sorte sa traversée indispensable pour entrer ou sortir de la ville et ce plus encore une fois que la Virginie rejoignit la Confédération.[1]

Au début de la guerre, l’Union ne disposait que d’une faible armée fédérale d’environ 16 000 hommes majoritairement déployés dans l’Ouest face aux amérindiens, le long de la frontière mexicaine et dans les forts côtiers de l’Atlantique. Mais à Washington, ne se trouvait qu’une faible garnison qui n’aurait en aucun cas pu résister à une attaque de la milice de Virginie toute proche ou d’un assaut des sécessionnistes du Maryland. Car cet Etat comptait de nombreux sympathisants sudistes, ceux-ci étant essentiellement concentrés dans la ville de Baltimore – qui à cette époque était la quatrième plus grande ville américaine avec environ 200 000 habitants – et dans les comtés du sud et de l’est, c’est-à-dire près de la Baie de Chesapeake où se trouvaient la grande majorité des 87 000 esclaves du Maryland essentiellement pour la culture du tabac.[2] Lors de l’élection présidentielle, le Maryland avait d’ailleurs été remporté par Breckinridge et la législature de l’Etat était dominée par les pro-sudistes. Dans le reste de l’Etat, les comtés du Nord et de l’Ouest, le sentiment de la population y était pro-unioniste et ce n’est pas une coïncidence si on y cultivait différentes céréales, des cultures ne demandant pas le recours aux esclaves.[3]

Anxieux d’assurer la sécurité de la capitale, le centre du pouvoir politique et militaire de l’Union, après l’attaque confédérée contre le Fort Sumter, Lincoln donna rapidement l’ordre aux unités en formation suite à l’appel aux volontaires du 15 avril 1861 de converger vers Washington. Mais pour cela, ces troupes allaient devoir traverser le Maryland et plus particulièrement Baltimore car celle-ci était un nœud ferroviaire en raison de sa position centrale sur les voies ferrées reliant Washington aux autres grandes villes du Nord mais également de part le fait qu’elle était le terminus oriental de la ligne Baltimore-Ohio qui, à cette époque, était la principale voie de chemin de fer traversant les Appalaches, permettant ainsi la liaison entre les villes de la côte Atlantique avec les Etats du Nord-Ouest.[4]

 Figure 18: Les voies de chemin de fer stratégique du Maryland au début de la Guerre de Sécession

La première troupe fédérale arrivée à Baltimore, un régiment de volontaires d’infanterie de Pennsylvanie, la traversa sans encombre le 18 avril car elle prit de cours la population pro-sudiste de la ville. Mais celle-ci s’organisa rapidement pour bloquer la route et de la sorte empêcher le passage des autres unités. Car pour pouvoir gagner Washington, et ce même en train, les troupes fédérales devaient retirer les locomotives et atteler des chevaux aux wagons pour relier les deux gares de la ville, l’une à l’Est sur President Street, le terminus des lignes Philadelphia-Wilmington-Baltimore et Harrisburg-Baltimore et l’autre à l’Ouest à Camden, point de départ des lignes Baltimore-Washington et Baltimore-Ohio. Ces deux gares étant sous l’exploitation de deux compagnies différentes. Cette particularité du réseau ferré dans la région était du à un arrêté municipal qui prohibait le passage de véhicules à vapeur dans la ville.
Les problèmes survinrent le lendemain, lorsqu’un second régiment se présenta à l’arrivée de la gare est, il s’agissait du 6ème régiment de volontaires d’infanterie du Massachusetts. Très rapidement, la foule s’amassa près de la gare au croisement de Pratt et de Gay Street et bloqua les rails, immobilisant la troupe fédérale dans les wagons. Devant le blocage, les officiers unionistes firent descendre les hommes du train et décidèrent de faire la jonction avec la gare ouest à pied. Très vite, la foule s’émoussa et passa des simples champs pro-sécessionnistes au lancé d’objets divers dont des pavés sur les soldats, lesquels perdirent leur sang froid au point que certains ouvrirent le feu entrainant la réponse de certains habitants de la ville qui ripostèrent avec leurs propres armes. Les soldats fédéraux parvinrent finalement à rejoindre la gare et à embarquer vers Washington, où ils arrivèrent le soir même, avec l’aide de la police municipale. L’émeute de Baltimore eut pour conséquence sur le plan humain seize morts (quatre soldats et douze civils) et plusieurs dizaines de blessés.[5]

A la suite de cet incident, le gouverneur du Maryland, Thomas Holliday Hicks, demanda au président Lincoln, après avoir mobilisé la milice de l’Etat, de cesser de faire transiter des troupes par le Maryland mais bien entendu Lincoln s’y opposa car cela aurait eu pour conséquence d’isoler la capitale fédérale. De plus, suite à la demande du maire de Baltimore, George Brown, un unioniste peu convaincu, et du chef de la police de la ville qui lui était un sécessionniste pur et dur, Hicks donna l’ordre à la milice de détruire les ponts et les lignes du télégraphe reliant les Etats du Nord à Washington, entrainant de fortes craintes dans la ville, aussi bien au sein de la population que des instances dirigeantes au point qu’un sentiment de ville assiégée s’empara de Washington. Mais la capitale fédérale ne resta pas dans cet isolement bien longtemps, car le 22 avril un autre régiment de volontaires d’infanterie du Massachusetts, le huitième, débarqua à Annapolis, la capitale du Maryland, et sécurisa complètement la ligne de chemin de fer vers la capitale dès le 27 rétablissant les communications entre les Etats du Nord et Washington.[6]

Parallèlement, les pro-sudistes du Maryland poussèrent pour que le gouverneur réunisse une convention devant débattre de la sécession de l’Etat. Mais celui-ci, bien qu’unioniste, ne voulait pas plus faire sécession que participer à une guerre contre le Sud, son souhait était de maintenir la neutralité. A cette fin, il choisit d’organiser la convention non pas à Baltimore qu’il jugeait trop sécessionniste, ni à Annapolis puisque la ville était sous le contrôle des forces fédérales mais à Frederick, située dans une région pro-unioniste du Maryland. Le stratagème fonctionna et le 29 avril, la convention rejeta la proposition de sécession par 53 votes contre 13.[7] Pendant un temps, Lincoln avait envisagé de faire arrêter les représentants présents à la convention mais il se ravisa lorsqu’il constata que celle-ci tergiversait sans mener nulle part.[8]

Progressivement, les troupes fédérales présentes dans la région et commandées par le général Benjamin Franklin Butler, un politicien originaire du Massachusetts nommé à ce grade plus pour son poids politique que pour ses capacités militaires[9], prirent le contrôle des régions de l’Etat qui faisaient défauts – bien que Lincoln avait choisit d’en accepter la neutralité de facto tant que cela ne menaçait pas la sécurité de la capitale – en recourant à la loi martiale[10] et à la levée provisoire de l’Habeas corpus[11] déclarée le 27 avril par le président dans certaines parties du Maryland ce qui mena à de nombreuses arrestations dont celle de Brown, le maire de Baltimore et du chef de la police.[12]
Le 13 mai, Butler entra donc dans cette ville, cette fois sans rencontrer de résistance.[13]

Plus tard, après la victoire sudiste lors de la première bataille de Bull Run (Manassas selon le nom donné à cette bataille au Sud), les pro-sudistes enflammèrent les débats de la législature et lorsqu’une session extraordinaire fut appelée pour le 17 septembre, le gouvernement unioniste envoya des troupes à Frederick pour arrêter 31 représentants sécessionnistes qui furent maintenus en prison jusqu’à l’élection législative suivante.[14]

Ainsi, le Maryland ne quitta pas le giron de l’Union bien que bon nombre de ses habitants – environ 25 000 contre 60 000 pour le Nord – rejoignirent les rangs de l’armée confédérée et que le gouvernement de Richmond chercha à plusieurs reprises à faire jouer le sentiment pro-sudiste pour gagner l’Etat à sa cause.[15]


[1] James McPHERSON, op.cit., page 310.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Idem, pages 311-312.

[7] Mitchell Charles W., Maryland Voices of the Civil War, Baltimore: Johns Hopkins University Press, 2007, p. 71.

[8] Idem, page 312.

[9] Bien que de tout les généraux-politique de la Guerre de Sécession, Butler était probablement le plus capable sur le plan militaire.

[10] La loi martiale est un état judiciaire d’exception, au sein duquel l’armée assure le maintien de l’ordre à la place de la police ou en collaboration avec celle-ci.

[11] Il s’agit d’une ordonnance législative interdisant les détentions arbitraires.

[12] James McPHERSON, op.cit., page 313. ; La levée de l’Habeas Corpus entrainera par la suite de nombreux débats juridiques afin d’établir si oui ou non Lincoln avait agit là dans le respect de la Constitution.

[13] Idem, page 312.

[14] Idem, page 315.

[15] Les unités confédérées du Maryland furent formées en dehors de l’Etat, les habitants ne pouvant évidemment pas le faire sur un territoire contrôler par les troupes fédérales.

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