Les opérations de prises de contrôle des Etats frontaliers: le Missouri

Le 3 janvier 1861, Claiborne Fox Jackson, un démocrate esclavagiste, pro-sudiste et également ancien Border Ruffians du Kansas, accéda au poste de gouverneur du Missouri, succédant de la sorte à Robert Marcellus Stewart. Comme son prédécesseur, bien que celui-ci ai été unioniste, Jackson espérait maintenir le Missouri hors de la guerre en lui faisant adopter une politique de neutralité. Néanmoins, dans son  discours d’investiture, le 4 janvier, il précisa: « Missouri must stand by her sister slave-holding states » et appela à la mise en place d’une convention devant décider de la sécession ou du maintien dans l’Union.[1] Bien qu’étant un démocrate modéré, il estimait que si l’Union menaçait la possibilité d’extension de l’esclavage dans les territoires, celle-ci trahissait son devoir et il devenait donc dans l’intérêt supérieur du Missouri de s’en retirer.[2]

La convention de sécession, qui débuta ses travaux le 28 février 1861, fut marquée par une dominance du sentiment unioniste de sorte que l’ordonnance de sécession fut rejetée le 1 mars, contrairement aux attentes de Jackson, par 98 voix contre 1.[3] Mais celui-ci n’abandonna pas et après s’être assuré du contrôle de la police de la ville de St-Louis, il envoya les éléments sécessionnistes de la milice du Missouri, nouvellement mobilisés à sa demande, prendre le contrôle de l’arsenal de Liberty situé à proximité de Kansas-City le 20 avril 1861.[4] Le 17 avril, il avait envoyé un message au gouvernement confédéré demandant l’envoi de pièces d’artilleries afin de prendre possession de l’arsenal de St-Louis de loin bien plus important que celui de Liberty puisqu’il comptait plus de 60 000 fusils et autres armes contre environ 1000 pour celui de Liberty.[5] Ce même jour, Jackson rejeta avec mépris la demande de Lincoln de lever des troupes pour l’armée fédérale.[6]
Le 8 mai, plusieurs caisses estampillées de l’appellation « marbre » franchirent la frontière entre le Missouri et l’Arkansas et arrivèrent à St-Louis. Leur contenu réel était de quatre canons en pièces détachées et de leurs munitions, le tout provenant de l’arsenal de Baton Rouge qui venait d’être saisi par la milice de Louisiane.[7] Ces canons furent installés dans un petit bois à proximité de St-Louis, où la milice sécessionniste avait installé son campement, le Camp Jackson.[8]

L’arsenal de St-Louis, ainsi menacé, était sous le commandement du capitaine Nathaniel Lyon, un nordiste originaire du Connecticut et free-soiler convaincu qui allait prouver ses aptitudes de meneur d’homme intrépide au cours de la guerre. Durant la Guerre du Kansas, il avait déjà servi du côté des anti-esclavagistes. Lyon avait obtenu ce poste de commandement suite aux pressions d’un élu du Missouri au Congrès, Francis Preston Blair Jr., auprès de l’administration Lincoln afin d’empêcher les sécessionnistes de s’en emparer au moment crucial.[9]
Devant la menace que faisait planer la milice sécessionniste sur l’arsenal, Lyon décida de prendre les devants et fit transiter 21 000 fusils modernes à Alton en Illinois sur ordre du ministre de la guerre, Simon Cameron. Pour réussir cela, Lyon eut recours à son ingéniosité pour berner la foule de St-Louis qui suite à une fuite se rassembla à l’embarcadère le 25 avril au soir. Le subterfuge fonctionna à merveille, alors que les meilleurs fusils traversaient le Mississippi grâce à un bateau à vapeur un peu plus éloigné, Lyon dupa la foula en envoyant quelques caisses de vieux fusils à pierre vers un vapeur bien visible. Les habitants de la ville s’emparèrent des armes et les emmenèrent, persuadés d’avoir déjoué les unionistes.[10]

Suite à cette première réussite, Lyon ne calma pas le jeu, malgré la volonté des unionistes modérés, et décida que la milice sécessionniste du Camp Jackson devait être mise hors d’état de nuire. Il disposait de l’autorité nécessaire pour cela car le gouvernement fédéral avait profité de l’absence temporaire du commandant du département militaire de l’Ouest, le général de brigade William Harney, un unioniste ennemi de Lincoln, pour lui confier le commandement provisoire de ce département, lequel avait pour cadre géographique l’ensemble des possessions américaines comprises entre le fleuve Mississippi et l’Océan Pacifique à l’exception du Texas et des Territoires de l’Utah et du Nouveau Mexique – même si dans les faits, ce commandement s’occupa essentiellement du Missouri et de ces environs. Le 9 mai, Lyon réalisa une reconnaissance personnelle du camp qu’il effectua déguisé en femme et en se faisant passer pour la belle-mère de Blair. Le 10, avec quatre régiments de volontaires d’origine majoritairement allemande[11], il prit d’assaut le Camp Jackson. La milice, prise par surprise, se rendit sans tirer le moindre coup de feu.[12] Mais le jour même, alors que Lyon faisait traverser la ville aux 669 prisonniers pour les emmener à l’arsenal où ils furent libérés sur parole, la foula s’assembla et entama des cris et des chants pro-sécessionnistes avant que, comme à Baltimore 3 semaines plus tôt, la situation ne dégénère, certains habitants lançant des briques et des pierres sur les soldats. Un coup de feu retentit touchant un officier, là, nerveux, les soldats répliquèrent en tirant sur la foule. Après quelques minutes, 28 civils et 2 soldats étaient morts et on dénombrait plusieurs dizaines de blessés. Pendant la nuit, la situation ne se calma pas et des émeutiers tuèrent plusieurs germano-américains isolés. Le lendemain, de nouvelles échauffourées eurent lieu, faisant 6 morts, 2 soldats et 4 civils.[13]

Alors que St-Louis s’enflammait, la législature d’Etat, installée à Jefferson City, la capitale du Missouri, ratifia les projets de loi mis sur pied par Jackson dans le but de préparer le Missouri à la guerre en faisant de la milice du Missouri une garde d’Etat, la Missouri State Guard. Alors qu’en mars la convention avait rejeté les vues de Jackson, la législature, elle, ne s’y opposa pas car suite aux évènements de St-Louis, de nombreux unionistes modérés se rangèrent dans les rangs de sécessionnistes.[14] L’un d’entre eux, le général Sterling Price, qui avait déjà servi au Mexique, pris le commandement de cette troupe.

Les modérés, pour éviter ce qui semblait se diriger vers une guerre civile interne à l’Etat, firent pression pour organiser une rencontre entre les tandems Jackson-Price et Blair-Lyon qui eut lieu le 11 juin.[15] Jackson et Price proposèrent de démobiliser leurs troupes et de s’opposer à l’entrée de soldats sudistes dans l’Etat si en retour ils obtenaient les mêmes garanties de la part de Blair et Lyon à l’égard de l’Union. De prime abord, cela peut sembler être une offre honnête, mais cela revient de facto à doter le Missouri de sa propre politique étrangère souveraine, une neutralité armée comme Jackson et son prédécesseur au poste de gouverneur de l’Etat, Stewart, l’avaient déjà prôner au début de la crise. Or, cela était inacceptable pour les unionistes si bien qu’après quatre heures de discussion, Lyon, énervé, se leva et lança: « Better, sir, far better that the blood of every man, woman, and child within the limits of the State should flow, than that she should defy the federal government ». La négociation était terminée, cette phrase de Lyon tint lieu de déclaration de guerre.[16]

Et Lyon, joint rapidement le geste à la parole car le 15 juin, soit quatre jours après l’entrevue il entra à Jefferson City que Jackson, Price et la milice s’étaient empressés d’évacuer, pour se réfugier à Boonville à près de cent kilomètres de là. Mais dès le 17, Lyon les y rattrapa et après un engagement rapide contre l’arrière garde sudiste commandée par le colonel John S. Marmaduke, le gros des forces sous Price ayant évacuer la ville, suivi d’un autre le 19 à Cole Camp qui fut remporté cette fois par les sudistes, ceux-ci se replièrent, malgré le nombre très peu élevé de morts dans les deux camps, dans le coin sud-est du Missouri afin de faire jonction avec les forces confédérées en formation dans le nord de l’Arkansas. La victoire de Lyon au Missouri était d’autant plus impressionnante qu’il avait du lever et organiser ses forces sans aucune aide extérieure. Une partie des ses troupes, sous le commandement du colonel Franz Sigel, continua de les harceler jusqu’à ce que le 5 juillet, Jackson, qui remplaça Price tombé malade, fit face à Carthage. Là, Sigel interrompit son attaque après avoir constaté qu’il était en infériorité numérique par 4 contre 1, et préféra donc camper sur ses positions sans savoir que seul la moitié des forces de Jackson étaient armées.[17] Face à l’occupation de facto du Missouri par les forces pro-unioniste, Jackson tenta de réagir sur le plan juridique en réunissant à Naosho la législature pro-sudiste afin de lui faire ratifier une ordonnance de sécession et bien que le quorum des présences ne fut pas atteint, le 3 novembre 1861, celle-ci fut votée et le 28, le Congrès confédéré accepta le Missouri au sein des Etats Confédérés d’Amérique. Mais très vite, le gouvernement confédéré du Missouri fut chassé en Arkansas et devint donc un gouvernement en exil qui poursuivit la lutte jusqu’à la fin de la guerre.[18]
Par ailleurs, dans le même temps, suite à l’occupation du terrain par les troupes de Lyon, Blair vint à Jefferson City le 22 juillet avec les délégués ayant, en mars, rejeté la première ordonnance de sécession, constitua un gouvernement provisoire et déclara la vacance de tous les postes de la fonction publique et de la législature du Missouri ce qui offrit la possibilité d’élire un nouveau gouverneur et une nouvelle assemblée. Cette convention, la seule institution pro-unioniste du Missouri disposant d’un minimum de légitimité, reçu par après le nom de « Longue Convention »[19] car elle siégea jusqu’en janvier 1865 où elle fut remplacée par un gouvernement élu dans le cadre d’élection faisant suite à l’adoption d’une nouvelle constitution d’Etat, dépourvu cette fois de la pratique de l’esclavage qui en vertu du Compromis du Missouri de 1820 était toujours légal dans cet Etat.[20]

Le Missouri resta donc tout au long de la guerre de facto dans le camp du Nord – les trois quarts de missouriens qui prirent les armes le firent dans les rang de l’Union[21] – et juridiquement il fut revendiqué par les deux camps. Cette ambigüité se traduisit également sur le terrain car la situation était devenue si polarisée au sein même de l’Etat que de nombreuses bandes de francs-tireurs, c’est-à-dire des combattants ne faisant partie d’aucune armée officielle et ne respectant presque jamais la distinction entre civils et militaires, se constituèrent, lançant des raids meurtriers sur les villes et les villages, tendant des embuscades sur les routes, incendiant les fermes, etc.[22]
Ainsi, le Missouri fut mis à feu et à sang par ces hommes dans une vaste guérilla meurtrière à laquelle seront associés les noms de William Quantrill, « Bloody » Bill Anderson, Jesse et Frank James, Cole et Jim Younger (pour les pro-sudistes), James Lane, Charles Jennison et James Montgomery (pour les pro-unionistes). Certains d’entre eux étant encore bien connu aujourd’hui et ce même de ce côté de l’Atlantique. Les francs-tireurs pro-sudistes ne cessèrent pas leurs actions avec la victoire du Nord en 1865, ils continuèrent à frapper les symboles des Etats-Unis pendant plusieurs dizaines d’années devenant des criminels et non plus des rebelles.[23]

 Figure 19: Le Missouri en 1861

Source: LLOYD James T., Lloyd’s official map of Missouri drawn and engraved from actual surveys for the Land Office Department, New York, Louisville, [and] London: J. T. Lloyd, 1861.


[1] PHILLIPS Christopher, Missouri’s Confederate: Claiborne Fox Jackson and the Creation of Southern Identity in the Border West, Columbia: University of Missouri Press, 2000, p. 235.

[2] James McPHERSON, op.cit., page 316.

[3] KNAPP George, et alii, Journal and proceeding of the Missouri State Convention, St-Louis: Printers and Binders, mars 1861.

[4] James McPHERSON, op.cit., page 316.

[5] John KEEGAN, op.cit., page 118.

[6] James McPHERSON, op.cit., page 316.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] James McPHERSON, op.cit., page 317.

[11] Le Missouri était, à cette époque, peuplé d’une grande communauté d’immigrants d’origine allemande opposé à l’esclavage.

[12] James McPHERSON, op.cit., page 317.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Lyon disposait alors du grade de général de brigade après que Harney ait été limogé par l’administration Lincoln après que celui-ci ai, une fois de retour à la tête du département de l’Ouest, signé une trêve avec Price. Il fut remplacer à ce poste par John Fremont, le candidat républicain malheureux de l’élection présidentielle de 1856 et Lyon reçu le commandement des troupes de volontaires sur le terrain.

[16] Idem, pages 317-318.

[17] Idem, page 318.

[18] Idem, page 319. ; Plus tard, les forces pro-sudistes de Price tenteront de reprendre le contrôle de l’Etat en lançant des offensives de plus ou moins grande envergure mais nous verrons cela dans la partie du chapitre consacrée à l’analyse des opérations militaires sur les fronts mineurs car cela se produisit dans la seconde période stratégique de la guerre, après la première bataille de Bull Run (Manassas).

[19] En référence au Long Parlement de la guerre civile anglaise

[20] James McPHERSON, op.cit., pages 318-319.

[21] John KEEGAN, op.cit., page 119.

[22] James McPHERSON, op.cit., page 318.

[23] Ibid.

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