Les opérations de prises de contrôle des Etats frontaliers: le Kentucky

Le 20 mai 1861, suite à la demande du 15 avril de Lincoln, aux Etats, de fournir des troupes à l’armée fédérale, la législature du Kentucky refusa d’accéder à cette requête et afin de signifier son opposition à sa participation à une guerre, déclara la neutralité de l’Etat.[1] Le gouverneur, Beriah Magoffin s’avéra être favorable à cette position bien qu’il éprouvait des sympathies pro-sudistes. Cette neutralité fut le fruit d’un compromis entre les partisans de la sécession et ceux fidèle à l’Union car tous voulaient éviter le conflit ouvert.[2] Afin de s’assurer qu’elle serait respectée par les belligérants, Magoffin donna l’ordre au général Simon Buckner de mobiliser la milice dont les penchants étaient majoritairement pro-sudistes. De son côté, Lincoln, qui était bien conscient de l’importance stratégique du Kentucky, accepta d’en respecter la neutralité dans l’espoir qu’en prouvant ses bonnes intentions, celui-ci se rallierait de son plein gré à l’Union ou à tout le moins qu’il ne rejoindrait pas la Confédération. Ainsi, les forces fédérales se cantonnèrent aux frontières nord de l’Etat sans jamais les franchir. De leur côté, les confédérés en firent de même.[3]

La patience du Nord commença à porter ses fruits, de plus en plus de kentuckiens formèrent des régiments pro-nordistes au sein d’une formation qu’ils nommèrent la Home Guard afin de faire contrepoids à la milice de l’Etat que l’on nommait la State Guard.[4] Pour les armer, le gouvernement fédéral leur fit parvenir 5000 fusils depuis Cincinnati sur l’autre rive de l’Ohio.[5] Mais la principale preuve de la récompense accordée à la persévérance de Lincoln fut les victoires électorales des unionistes aux élections législatives fédérales du 20 juin, lors desquelles ils remportèrent 5 sièges sur 6 avec plus de 70% des voix – même si ces chiffres doivent être relativisé car de nombreux électeurs pro-sudistes boycottèrent le scrutin -, et à la législature de l’Etat du 16 août qui leur apportèrent 76 sièges contre 24 à la Chambre et 27 sièges contre 11 au Sénat.[6]

Ces succès permirent à Lincoln de prendre une première mesure envers le Kentucky sans qu’il n’ait à craindre de le jeter dans les bras de la Confédération, les élections ayant montré l’attachement d’une majorité de la population à l’Union. Il émit donc une proclamation interdisant tout commerce avec les Etats ayant fait sécession.[7] Cela toucha, sans toutefois les empêcher pour de bon, les échanges de matériels militaires et de vivres passant du Kentucky au Tennessee. Une partie de ces marchandises provenaient même des Etats du Nord, enrichissant au passage certains nordistes.[8] Bien qu’il avait décrété un blocus des ports du Sud pour lui interdire le commerce avec l’extérieur, Lincoln n’avait pas osé s’opposer à cette pratique de peur de favoriser les sentiments pro-sécessionnistes du Kentucky et de le pousser dans la Confédération.[9]

Très vite les forces militaires des deux camps présentes aux abords de l’Etat, les nordistes à Cairo dans l’Illinois, au point de confluence de l’Ohio et du Mississippi, sous les ordres du général Ulysses Simpson Grant et les sudistes à environ 80 kilomètres de là, au Tennessee, sous les ordres du général Leonidas Polk, commencèrent à piaffer d’impatience dans l’attente d’intervenir au Kentucky.[10] Ces deux troupes de forces à peu près égale étaient positionnées là car elles visaient Colombus, le point où la ligne de chemin de fer Mobile-Ohio atteignait le Mississippi, en en faisant un carrefour stratégique facilement défendable en raison de sa position en hauteur.[11]

Le premier à violer la neutralité kentuckienne fut Polk qui passa la frontière le 3 septembre et ordonna au général Gideon Pillow de prendre Columbus, ce qui fut fait dès le lendemain et qu’il fortifia.[12] La réaction du Nord ne tarda pas, le 6 septembre, Grant pris possession des villes de Paducah et de Smithland, respectivement au confluent des rivières Tennessee et Cumberland avec le Mississippi.[13] Ces deux rivières étaient importantes car leurs cours permettaient d’entrer au cœur du Tennessee. Les autorités du Kentucky réagirent-elles aussi à cette double violation, Magoffin demanda le retrait immédiat des forces des deux belligérants mais de son côté, la législature, dont l’unionisme jusque là avait été relativement discret malgré les victoires électorales, vota, le 18 septembre, une résolution condamnant l’agression confédérée mais pas celle de l’Union.[14] En effet, en entrant les premiers, les sudistes avaient, aux yeux du Kentucky, endossé le rôle de l’agresseur, les nordistes n’ayant agit que contraints et forcés.[15]

Suite à cette décision de la législature de prendre fait et cause pour le Nord, de nombreux kentuckiens pro-sudistes choisirent de se rallier à la Confédération. Ainsi, plusieurs régiments confédérés du Kentucky furent levés[16] et le 18 novembre une convention pro-sudiste fut réunie à Russellville et vota la sécession ainsi que la constitution d’un gouvernement provisoire avec à sa tête George W. Johnson[17] et Bowling Green pour capitale.[18] Le tout fut acté le 10 décembre par le Congrès confédéré qui admit le Kentucky au sein de la Confédération en  qualité de 13ème Etat membre.[19] Toutefois, ce gouvernement ne passera que peu de temps au Kentucky car une fois celui-ci évacué au début de l’année 1862 les pro-sudistes seront contraints à l’exil.

La victoire politique de l’Union s’accompagna d’une victoire stratégique via l’occupation effective du Kentucky, qui se maintiendra jusqu’à la fin de la guerre si on fait exception des raids sudistes, bien qu’une partie de l’Etat ne tomba pas sous son contrôle avant plusieurs mois.
En sa qualité de commandant en chef des forces confédérées à l’Ouest des Monts Allegheny, le général Albert Sidney Johnson établit une ligne défensive dans le Sud du Kentucky. Cette ligne s’étendait de Columbus à l’Ouest jusqu’à Cumberland Gap, un col situé sur le versant occidental des Appalaches, à l’est et dont l’intérêt stratégique était important car il était l’un des rares passages depuis le Kentucky vers l’est du Tennessee et dont la population était majoritairement unioniste.[20] Le système défensif se basait sur trois points fortifiés, Polk à Columbus, Buckner et la milice du Kentucky à Bowling Green et Felix Zollicoffer, – remplacé plus tard par George Bibb Critenden[21] – à Mill Spring. Zollicofer était initialement positionné à Cumberland Gap – et avant cela dans les comtés de l’Est du Tennessee – mais il n’appréciait pas l’idée de rester sur une position défensive aussi il décida de tenter une invasion du Kentucky central. Alors qu’ils progressaient le long de la Wilderness Road, après avoir repoussé la Home Guard lors de la Bataille de Barbourville le 19 septembre 1861, les sudistes rencontrèrent une force nordiste commandée par le général Albin Francisco Schoepf à Camp Wildcat le 21 octobre qui les força à se replier sur Mill Spring pour y établir leurs quartiers d’hiver.[22]
Dans le même temps, dans le Nord du Tennessee, à proximité des rivières Cumberland et Tennessee, les confédérés avaient installés deux positions fortifiées, les forts Henry et Donelson, afin d’empêcher les forces nordistes de descendre ces cours d’eau stratégiques qui leurs auraient permis de s’enfoncer dans le Tennessee.

La situation militaire sur le terrain ne bougera pas avant le début de l’année 1862, aussi nous considérons que les opérations pour la prise de contrôle du Kentucky étaient terminées, les belligérants ayant pris possession du terrain sans engager de combat majeurs. Pour ce qui concerne la suite des mouvements et des combats ayant eu lieu dans cette région, nous considérons qu’ils ne font pas partie des opérations de prises de contrôle du Kentucky, en raison de l’intervalle temporel, mais de celles ayant eues lieu dans le cadre du front du Mississippi, si bien que nous les étudierons à ce moment afin de les conserver dans leur contexte stratégique.

Figure 21: Les prises de position au Kentucky durant l’automne 1861

Sans titre


[1] HARRISON Lowell H., The Civil War in Kentucky, Lexington: The University Press of Kentucky, 1975, p. 8.

[2] James McPHERSON, op.cit., page 320.

[3] Ibid.

[4] ADELMAN Garry, « A House Divided: Civil War Kentucky », Hallowed Ground Magazine, 2010, Vol. XI, n°1.

[5] Par ailleurs, ils établirent également, sous la direction du major Robert Anderson, des camps de recrutement sur la même rive de la rivière afin d’accueillir ceux souhaitant servir dans l’armée fédérale. La Confédération avait déjà fait de même au sud de la frontière avec le Tennessee

[6] James McPHERSON, op.cit., page 321.

[7] Ibid.

[8] Idem, page 320.

[9] Idem, page 321.

[10] KLEBER John E. et alii, The Kentucky Encyclopedia, Lexington: The University Press of Kentucky, 1992, page 192. ;  James McPHERSON, op.cit., pages 321-322.

[11] Idem, page 322.

[12] Lowell H. HARRISON, op.cit., page 12.

[13] James McPHERSON, op.cit., page 322.

[14] Lowell H. HARRISON, op.cit., page 13.

[15] James McPHERSON, op.cit., page 322.

[16] A ce titre, au total près de 100 000 kentuckiens prirent les armes pour le Nord et entre 25 et 40 000 pour le Sud.

[17] Magoffin, malgré ses sympathies pro-sudistes ne fit pas défection et accepta la décision démocratique de la législature du Kentucky bien qu’il n’était pas d’accord avec le choix de soutenir l’Union. Il avait d’ailleurs opposé son veto à cette décision mais cela fut contourné grâce au nombre de voix suffisantes.

[18] Gary ADELMAN, op.cit.

[19] James McPHERSON, op.cit., page 323.

[20] ROSE Jerlene, Kentucky’s Civil War 1861–1865, Clay City: Back Home in Kentucky, 2005, p. 15.

[21] Il s’agit du fils de John Crittenden, le démocrate qui avait mis au point le principal compromis de paix entre le Nord et le Sud suite aux actes de sécession.

[22] Gary ADELMAN, op.cit.

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