La campagne de Bull Run

Après l’attaque sudiste contre Fort Sumter, les deux camps avaient donc commencé à organiser leurs forces et à prendre possession de points et de territoires stratégiques. En plus de cela, ils avaient également entamé la mise au point des stratégies globales qui devaient leur permettre de gagner la guerre.[1] Si pour le sud la stratégie était simple et évidente, résister à l’invasion du Nord pour justifier son indépendance, au Nord cela prit plus de temps pour diverses raisons, mais au mois de juillet 1861, une première stratégie nordiste avait vu le jour.[2] Celle-ci répondait plus à des intérêts politiques qu’à des intérêts stratégiques. En effet, « le sentiment prédominant dans la société nordiste au début des hostilités, et donc au sein des élites politiques, était que la guerre devait être courte, voire même gagnée en une seule bataille livrée aux portes de Richmond, la capitale confédérée, comme le montrait le slogan fréquemment repris dans la presse nordiste du début de la guerre: « On to Richmond » ».[3]
Pour répondre à cette nécessité de détruire l’armée rebelle rapidement, Lincoln avait, nous l’avons déjà vu, lancé un appel à 75 000 recrues.[4] Celles-ci, envoyées par les Etats restés dans l’Union, convergèrent vers Washington où elles devaient être organisées, équipées et entrainées, tâches qui demandèrent du temps et qui au mois de juillet 1861 étaient encore loin d’être achevées.
Ainsi, au début du mois de juillet, l’état-major nordiste avait choisi son plan d’action pour mener à bien sa stratégie. Les forces cantonnées à Washington sous le commandement du général Irwin McDowell seraient chargées de vaincre l’armée sudiste qui lui faisait face pour ensuite marcher sur Richmond. Ce plan fut adopté parmi d’autres car il présentait l’avantage de ne pas mettre Washington en danger.

Dans le reste des zones de guerre, d’autres actions étaient en cours quand bien même elles ne répondaient pas directement à la stratégie du « On To Richmond ». Premièrement, la marine nordiste entamait ses premières manœuvres dans la Baie de Chesapeake en vue d’établir un blocus des côtes de la Confédération dans cette zone. Sur terre, le général McClellan venait de terminer la prise de contrôle de la Virginie-Occidentale et les sudistes se préparaient à tenter de reprendre le terrain par une contre-offensive. A l’Ouest, La neutralité du Kentucky n’a à ce moment pas encore été violée par les belligérants alors qu’au Missouri, les unionistes du général Lyon étaient en train de chasser les sudistes jusqu’aux abords de l’Arkansas. Enfin, depuis le Texas, les sudistes préparaient une invasion du territoire du Nouveau-Mexique.

A ce moment, les actions se déroulant sur les différents fronts n’ont que très peu d’impact les unes sur les autres car nous sommes encore à cet instant dans la première phase de la guerre, celle des prises de positions. De plus, la stratégie du « On to Richmond », de part sa nature  stratégique ne visant qu’un seul objectif, l’anéantissement de l’armée confédérée protégeant Richmond et la prise de la ville afin d’entrainer un impact psychologique menant à la fin des hostilités, était déconnectée des autres fronts si bien que les évènements s’y déroulant n’eurent aucun impact sur la campagne de Bull Run.

Pour atteindre son objectif, l’Union disposait de trois forces à l’aube de la campagne. La principale, l’Armée de Virginie du Nord-Est, sous le commandement de McDowell comptait approximativement 35 000 hommes installés sur la rive sud du Potomac, le quartier général de McDowell se trouvant à Arlington. La seconde force, par le nombre, était celle du général Robert Patterson, l’Armée de la Shenandoah, installée à proximité d’Harpers Ferry depuis le début du mois de juin, comptait environ 15 000 hommes. Patterson, avait pris position là pour assurer la sécurité de la ligne Baltimore-Ohio et pour fermer la porte à une invasion du Maryland et de Washington par une force sudiste venue par la vallée de la Shenandoah, dont Hapers Ferry était la limite nord. La troisième force nordiste était celle du général Benjamin Franklin Butler, installée dans le Fort Monroe, situé dans la péninsule de Virginie, sur la côte de la Baie de Chesapeake, et comptant quelques 3500 hommes.[5] A ces trois forces, il convient d’ajouter, pour être complet, les 20 000 hommes de McClellan répartit en Virginie Occidentale, mais ceux-ci ne furent pas impliqués dans la campagne de Bull Run.
De l’autre côté, les sudistes comptaient également quatre forces distinctes. La plus grande étant l’Armée Confédérée du Potomac, retranchée autour de la ville de Manassas, un important carrefour ferroviaire du Nord de la Virginie situé à environ quarante kilomètres de Washington. Cette armée était commandée par le général Beauregard, le héros sudiste de Fort Sumter, et était composée de plus ou moins 20 000 hommes. La seconde force sudiste, l’Armée Confédérée de la Shenandoah, commandée par le général Joseph Eggleston Johnston, était situé dans la vallée du même nom, à septante kilomètres à l’ouest de Manassas, faisant face à l’armée de Patterson, et comptait approximativement 8000 hommes. Cette force était installée à Harpers Ferry depuis le 18 avril et y resta jusqu’au 14 juin, date à laquelle elle abandonnait la ville pour se redéployé sur Winchester. Enfin, la Confédération disposait de deux autres forces mineures, une brigade de 3000 hommes et 6 canons à l’embouchure de l’Aquia Creek, à environ quarante kilomètres au sud-est de Beauregard sur le cours inférieur du Potomac, commandée par le général Theophilius Holmes et 1500 autres soldats sous les commandements des généraux John Bankhead Magruder et Benjamin Huger cantonnés à Yorktown et Norfolk dans le but de tenir en respect les forces de Butler à Fort Monroe.[6] L’ensemble de la ligne défensive sudiste était appelée la « Alexandria Line » et Manassas et était le pivot en raison du croisement des lignes de chemin de fer de la Manassas Gap Railroad, de la Orange Railroad et de la Alexandria Railroad qui s’y trouvait.[7] Ni McDowell, ni Beauregard n’étaient aux commandes de l’ensemble des forces de leur camp, ils ne commandaient que les forces se trouvant directement sous leur contrôle. Pour l’Union, la direction de opération était conjointement partagée par Lincoln et le général Winfield Scott, le commandant en chef de l’armée de l’Union, pour la direction stratégique – bien que le plan d’action avalisé avait été proposé par McDowell le 24 juin – et aux généraux présents sur le terrain pour la direction tactique. Du côté confédéré, la direction stratégique appartenait théoriquement au Président Davis mais dans les faits, à ce moment il n’exerçait qu’un contrôle relatif sur les forces confédérées, il s’agissait plutôt d’une direction conjointe entre lui et les généraux présents sur le terrain. Ceux-ci ayant en plus la charge de la direction tactique.

Le plan proposé par McDowell à Scott comptait trois actions distinctes. Premièrement, le général Patterson devait user de ses forces pour, au mieux détruire les troupes confédérées du général Johnston, et au pire les chasser hors de la vallée de la Shenandoah pour ensuite déplacer ses troupes vers l’Est et faire sa jonction avec le corps principal de McDowell afin d’assurer à celui-ci un avantage numérique clair pour son attaque contre les troupes sudistes de Beauregard. L’attaque ainsi lancée par McDowell contre les forces sudistes présentes à Manassas devait détruire ou mettre en déroute l’armée confédérée et ouvrir la voie vers Richmond dont la chute devait, en théorie, infliger un coup psychologique suffisant pour mettre un terme à la rébellion des Etats du Sud. Dans le même temps, le général Butler, présent dans la péninsule de Virginie, devait lui vaincre les forces combinées de Magruder et Huger pour converger lui aussi vers la capitale confédérée et aider à sa prise si besoin.

Ce plan était théoriquement bon mais il souffrira d’une part de l’impréparation des forces nordistes et d’autre part d’une certaine malchance. Mais s’il avait été couronné de succès, il aurait présenté l’avantage de venir à bout de l’insurrection du Sud pour un moindre coup, c’est à dire en utilisant une stratégie à objectif limité ce que privilégiait Lincoln car celui-ci ne voulait pas détruire le Sud.[8] Une stratégie à objectif limité se définit comme une stratégie recourant à une intensité, une durée, une zone d’action, des moyens et des objectifs limités.[9] En effet, à ce moment il cherchait à restaurer l’Union telle qu’elle était avant la sécession du Sud pas à en forger une nouvelle. De plus l’Union n’était pas encore prête à livrer une guerre de grande ampleur.

De son côté, Beauregard avait lui aussi établit des plans pour venir à bout des forces nordistes mais une fois qu’il apprit grâce à ses services d’espionnages que McDowell allait faire mouvement vers lui il décida de laisser venir l’ennemi vers lui car cela lui donnerait l’avantage d’être maître du terrain. [10]

Pour entamer sa marche vers Beauregard, McDowell fit mettre en mouvement son armée vers Centreville afin d’en faire le point de départ de son attaque mais le 1 juin, une unité de cavalerie de l’Union envoyée en reconnaissance pour estimer l’ampleur de la présence sudiste dans la zone eut un accrochage avec une compagnie d’infanterie confédérée à Fairfax Court House, où se trouvait environ 210 hommes, et fut repoussée empêchant de poursuivre la reconnaissance plus au sud.[11] Plus tard dans la journée un petit groupe de soldats sudistes lança une attaque contre une autre force nordiste installée à Arlington Mills non loin de Washington. Bien que ce combat n’eut aucune incident stratégique, l’impact psychologique d’un action confédérée si près de la capitale fédérale fut très important.[12] Ces évènements eurent pour conséquence de pousser les officiers de reconnaissances nordistes à gonfler le nombre de soldats confédérés présents dans la zone avec pour résultats de retarder l’avancée de l’armée de McDowell d’un peu plus d’un mois et de donner plus de temps à Beauregard pour organiser et placer ses forces.

Avant que McDowell ne recommence à faire mouvement, le général Butler fit avancer ses forces le 10 juin contre la ligne de fortification installée par le général Magruder dans la Péninsule de Virginie aux alentours de Big et Little Bethel, à environ 13 kilomètres de Fort Monroe, pour lui barrer l’accès au cœur de la Virginie.[13] L’attaque de Butler fut un échec et les forces nordistes dans la région ne tenteraient plus la moindre action avant la campagne de la péninsule en 1862.[14] Cependant, malgré sa victoire Magruder jugea plus opportun de se replier plus au Nord, le long de la Warwick River où il avait auparavant installé une ligne de retranchement avant de s’installer à Big et Little Bethel le 6 juin.[15] La déroute de Butler fut donc la première incision faite dans le plan d’action de McDowell et bien que minime cela priva McDowell de forces qui auraient potentiellement pu faire la différence.
Une semaine plus tard, le 17 juin, un nouvel accrochage eut lieu entre de petites forces à Vienna non loin de Fairfax court House. Ce nouvel engagement fut lui aussi remporté par les sudistes.
Toutes ces défaites subies par le Nord connurent une couverture médiatique importante –  et ce malgré l’impact plus que minime qu’elles eurent sur le plan stratégique, particulièrement en comparaison de ce qui allait se produire plus tard dans la guerre – ce qui produisit un effet psychologique important sur les deux camps, bon pour les confédérés, mauvais pour les fédéraux qui subirent en plus une pression de la part de la population du Nord qui demandait une victoire contre le Sud.[16]

Au début du mois de juillet, le 2, Patterson commença à faire mouvement, il fit traverser le Potomac à ses forces aux alentours de Williamsport et suivi la route menant à Martinsburg. Mais à proximité du Hoke’s Run, un petit cours d’eau, son avant garde rencontra la brigade confédérée du colonel Thomas Jonathan Jackson, qui allait se rendre célèbre par la suite. Lors de l’engagement qui s’engagea en ce point, Jackson, qui avait pour ordre de ralentir au maximum la progression des nordistes, manœuvra de façon à reculer lentement. Cela lui permit, de satisfaire aux ordres de Johnston tout en s’assurant d’éviter que sa brigade ne puisse être détruite. Bien que techniquement cela fut une victoire nordiste, cela se limitait au niveau tactique car sur le plan stratégique la perte de temps infligée à Paterson permis à Johnston de se retirer en toute sécurité.[17] Le 3 juillet, l’Armée de la Shenandoah entra dans Martinsburg et y resta jusqu’au 15. A cette date, elle avança vers Bunker Hill mais plutôt que de marcher vers Johnston en prenant la route de Winchester, Patterson donna l’ordre de mettre le cap de l’autre côté en allant vers Harpers Ferry, qu’elle atteignit le 17 juillet, en partie car il avait surestimé l’importance des forces sudistes mais aussi car il estima que ses ordres n’étaient pas clairs.[18] Cette incapacité de Patterson à aller faire face à l’armée confédérée permit à son opposant de déplacer ses troupes de la vallée de la Shenandoah vers Manassas et d’ainsi rejoindre le gros des forces sudistes de Beauregard les 18 et 19 juillet.[19] Cela eut un impact important sur la suite de la campagne car non seulement les forces de Patterson ne prêtèrent pas main forte à celle de McDowell lors de la bataille de Bull Run mais en plus son indécision permit à Johnston de le faire à sa place ce qui mena à la défaite nordiste. Celui-ci put couvrir les nombreux kilomètres qui le séparait de Manassas grâce au train qu’il prit à la gare de Piedmont, ce fut là la première fois de l’histoire militaire qu’une armée empruntait le chemin de fer pour rejoindre un champ de bataille.[20]

Le 16 juillet, McDowell remit enfin son armée en marche et atteignit Fairfax Court House le lendemain sans rencontrer de résistance. Le 18, il atteignit Centreville et chargea le général Tyler de poursuivre sa route vers le sud-ouest pour effectuer une reconnaissance des positions confédérées sur leur flanc gauche tout en faisant croire à un mouvement général vers Manassas.[21] Alors qu’il tenta de faire traverser la rivière à ses hommes à Blackburn’s Ford, Tyler fut attaqué par les troupes du général James Longstreet renforcé un peu plus tard par celles du général Jubal Early. Tyler fut finalement contraint de se replier sans avoir put compléter sa reconnaissance.[22] Cela eut pour conséquence de pousser McDowell à décider de ne pas attaquer les troupes de Beauregard de front mais d’opter plutôt pour une manœuvre sur le flanc.[23] dans le même temps, les hommes de Johnston eurent le temps de rejoindre ceux de Beauregard.

Figure 24: La position des belligérants avant l’entame de la campagne de Bull Run

Sans titreSource: McPHERSON James M., La Guerre de Sécession, Paris: Robert Laffont, 1991, p 369. – Carte retravaillée.

Le 21, McDowell, qui avait enfin reçu ses wagons d’approvisionnement – ses soldats manquant d’expérience, ils n’avaient pas su se rationner et avaient déjà tout consommer -, donna l’ordre à ses hommes de reprendre la route. Son armée comprenait cinq divisions d’infanterie (la première sous Tyler avec 4 brigades, la seconde sous Hunter avec 2 brigades, la troisième sous Heintzelman avec 3 brigades, la quatrième sous Runyon avec 9 régiments mais aucune brigade et la dernière sous Miles avec 2 brigades), 7 compagnies de cavalerie et 49 canons.[24]
De son côté, Beauregard disposait de sept brigades d’infanterie (commandées par Holmes, Bonham, Ewell, Jones, Longstreet, Cocke et Early), 3 régiments d’infanterie, 1 régiment et 3 bataillons de cavalerie et 27 canons. A cela, il convient d’ajouter les forces de Johnston comprenant 4 brigades d’infanterie, 2 régiments d’infanterie, 1 régiment de cavalerie et 20 canons.[25]

Beauregard avait positionné ses troupes derrière le Bull Run afin d’user de celui-ci comme ligne de défense pouvant obliger l’ennemi à passer uniquement par certains points, c’est à dire les ponts et les passages à gué. Le gros des forces, c’est-à-dire un peu plus des trois-quart, était concentré dans la zone se trouvant entre Union Mills et Mitchell’s Ford et le reste entre ce point et le pont de pierre enjambant le Bull Run sur la route allant de Centreville à Groveton.[26] De son côté, McDowell avait planifié une attaque en 3 colonnes. La première devrait effectuer une diversion sur la flanc droit de l’armée sudiste, la seconde, au centre, fixerait le gros des forces de Beauregard par une attaque de front et la troisième à l’extrême droite aurait pour tâche de contourner la ligne défensive confédérée pour l’attaquer sur son flanc gauche tout en lui coupant la route vers Richmond.[27] En parallèle à cela, McDowell laissa la division de Runyon à une dizaine de kilomètres en arrière avec pour tâche de garder la router vers Alexandria. Beauregard avait prévu de déclencher son attaque le 21 avec le gros de ses forces en avançant vers Centreville afin d’anticiper l’assaut de McDowell mais il fut devancé par les nordistes.[28]

Figure 25: Le positionnement et les premiers mouvement de forces au matin du 21 juillet 1861

Sans titreSource: BALLARD Ted, The First Battle of Bull Run, Washington: Center of Military History of the United States Army, 2007, p. 13.

Aux alentours de 2 heure du matin, les divisions de Hunter et Heintzelman entamèrent leur mouvement de flanc sur la gauche des sudistes en suivant la route menant à Sudley Springs. Vers 9h30, elles passèrent le Bull Run par un gué situé à environ 3 kilomètres du pont de pierre où les hommes de l’avant garde de la division de Tyler avaient entamé leur mouvement de diversion contre la division confédérée de Evans qui tenait l’extrême gauche de la ligne confédérée.[29] Celui-ci se rendit compte que cela était une feinte utilisée pour masquer le mouvement de flanc lorsqu’il estima que ces assauts étaient trop timides et surtout lorsqu’il aperçut le nuage de poussières dégagé par les hommes de Hunter et Heintzelman.[30] Dans le même temps, vers 5h du matin, la division de Richardson avait elle aussi lancé une diversion timide sur le flanc droit de Beauregard à Mitchell’s Ford sans que cela ne mène à rien si ce n’est à avertir le commandant sudiste, dont le quartier général était situé à proximité, que McDowell avait pris l’initiative le premier.[31]
Pour parer à la menace qui apparaissait sur sa gauche, Evans fit déployer 900 hommes sur Matthews Hill afin d’établir une ligne de défense pour stopper l’offensive nordiste. Il ne put les bloquer complètement, mais parvint tout de même à les retenir suffisamment longtemps pour permettre à deux brigades, celles de Bee et Bartow, de venir le renforcer.[32] Mais la pression du nombre paya pour les divisions de Hunter et Heinzelman qui parvinrent petit à petit à forcer les soldats sudistes à franchir les pont enjambant la Young Branch et à se retrancher sur les pentes de la Henry House Hill aux alentours de 11h30.[33] Cela fut favorisé par l’arrivée d’une brigade de la division de Tyler commandée par le général Sherman qui passa le Bull Run par un gué non défendu à Farm Ford et tomba sur le flanc droit de la ligne de défense sudiste installée sur Matthews Hill. La victoire semblait sourire aux forces de l’Union et de nombreux messages furent envoyé à Washington en ce sens, suscitant de grands espoirs.[34]

Figure 26: La situation de la bataille de Bull Run à la mi-journée

Sans titreMais la joie nordiste était prématurée car Johnston et Beauregard avait commencé à dépêcher des renforts dans la zone des combats et eux-mêmes y étaient arrivés. Les premiers renforts étaient composés de la brigade de Jackson, de la cavalerie de Stuart et de la petite troupe du général Hampton.[35] Pendant plusieurs heures, les combats feront rage sur la Henry House Hill et alors que les soldats sudistes semblaient céder sous la pression, la brigade de Jackson tint bon permettant de retenir l’avancée nordiste le temps de regrouper et réorganiser les troupes en déroute.[36] C’est d’ailleurs lors de cet épisode de la bataille que la légende du général Jackson commença à se forger, en effet alors que les troupes de Bee se repliait, celle de Jackson restèrent en place. Bee dit alors « Look at Jackson standing there like a stone wall! ». Cela restera dans les mémoire et Stonewall deviendra le surnom de Jackson bien qu’il le réfuta toute sa vie arguant qu’il appartenait à sa brigade et non pas à lui.[37]

Pendant plusieurs heures, les combats sur Henry House Hill restèrent indécis, les attaques et les contre-attaques se succédant des deux côtés. Il convient d’ajouter qu’à ce moment de la guerre, les armées n’avaient pas encore d’uniformes spécifiques si bien que le champ de bataille de Bull Run ressemblait d’une certaine manière à un défilé de mode tant on y retrouvait de nombreux uniformes différents provoquant une confusion qui poussa certaines unités à interrompe le feu ne sachant pas si elles avaient à faire à une troupe ennemie ou amie ou à l’ouvrir face au même doute, amenant des situations ubuesques de tirs amis et de passivité face à une attaque ennemie.[38] Cette confusion fut à l’origine d’un des tournants décisifs de la bataille. Deux batteries nordistes qui infligeaient de grosses pertes aux sudistes, déplacées par McDowell depuis Dogan’s Ridge vers Henry House Hill afin d’être plus près des combats, furent attaquées sur leur droite par un régiment confédérés vêtus de bleu. Croyant qu’il s’agissait d’une unité amie, il interrompirent le feu de peur de les toucher. L’erreur s’avéra fatale, c’était le 33ème régiment d’infanterie de Virginie qui ouvrit le feu sur les batteries et les mirent hors de combat.[39]

Cet évènement rompit la cohésion des attaques nordistes dans ce secteur. Mais de manière générale, l’armée nordiste perdait sa cohésion sur toute la ligne de front. McDowell ne parvenait pas à faire venir sur zone des troupes fraîches alors que Johnston et Beauregard parvinrent de leur côté à faire monter des unités supplémentaires sur la zone aux alentours de 16h, il s’agissait des brigades de Smith et Early. Cela permit aux confédérés de se battre à égalité numérique avec les nordistes mais en disposant de l’avantage de pouvoir jeter des troupes fraîches dans la bataille, là où les soldats du Nord étaient épuisés physiquement et nerveusement.[40]

Figure 27: La situation de la bataille de Bull Run au plus fort des combats du début d’après midi

Sans titreVoyant que la situation tournait en sa faveur, Beauregard décida de pousser ses pions en avant et ordonna une contre-attaque générale sur toute la largeur de la ligne de front. Epuisés, découragés et surpris, les soldats nordistes rompirent alors les rangs presque en tout point et commencèrent à reculer.[41] Le repli fut d’abord lent et relativement organisé, mais très vite cela devint une véritable débandade en une course au chacun pour soit. La dernière forme de résistance vint de certaines unités de la brigade de Sherman qui conservèrent suffisamment de cohésion et d’ardeur au combat pour faire office d’arrière garde ralentissant la poursuite relativement désordonnée des confédérés.[42]

Car, malgré la débâcle complète des nordistes dont la plupart des unités courraient le plus vite possible pour retraverser le Bull Run et atteindre Washington, se mêlant pour cela aux convois de civils nordistes qui étaient venu assister à la bataille en étant certain de contempler un triomphe complet, les forces confédérées avaient elles aussi perdu leur organisation ce qui les empêcha de lancer une vaste contre-offensive contre les troupes de McDowell et ce au grand dam de Jefferson Davis.[43] Celui-ci, venu durant la journée sur le champ de bataille depuis Richmond, avait émis l’espoir de voir son armée poursuivre l’armée fédérale et hisser le drapeau confédéré sur le Capitole, mettant de la sorte un terme à la guerre.[44]

Dans la soirée du 21 juillet, McDowell était parvenu à établir une ligne défensive avec des unités non-engagées de la journée à Centreville mais celle-ci ne fut finalement d’aucune utilité car non seulement les confédérés malgré la joie de la victoire, n’étaient pas en état de les poursuivre d’une part parce que leurs forces étaient désorganisées mais d’autres part car leurs réserves de vivre et de munitions étaient vides, mais en plus des pluies diluviennes rendirent les routes impraticables.[45] Le 22, l’ensemble de l’armée fédérale était revenue dans les environs de Washington.

Figure 28: La situation de la bataille de Bull Run à la fin de la journée

Sans titreLa bataille de Bull Run[46] fit 460 morts, 1124 blessés et 1312 disparus dans le camp fédéral contre 387 morts, 1582 blessés et 13 disparus pour les confédérés. Cela ne représente donc pas un engagement très meurtrier au regard des combats bien plus violents et plus mortels qu’allaient connaître la Guerre de Sécession mais sur le moment, pour les acteurs ce fut le jour le plus sanglant de l’histoire américaine jusqu’à ce jour.[47] Précisons qu’au cours de la bataille, aucun des deux camps n’engagèrent l’intégralité de leur forces, le nombre total de combattants effectifs tournant autour de 18 000 hommes de part et d’autre.[48]
Mais la plus grosse conséquence de la bataille ne fut pas l’ampleur des pertes mais l’impact psychologique qu’elle eut sur les belligérants. Pour le Nord, ce fut un électrochoc, un coup terrible au moral qui finit tout de même par avoir des effets positifs. En effet, la population et les élites politiques et militaires comprirent petit à petit que la guerre serait longue et difficile et commencèrent à s’y préparer ce qui leur permit d’accepter plus facilement les terribles années qui allaient suivre.[49] Pour le Sud en revanche, la victoire produisit des sentiments de joie qui menèrent à un sentiment de supériorité et d’orgueil.[50] Néanmoins il est peu probable que cela ait causé la défaite du Sud car au cours des années qui suivirent ils eurent plus d’une fois l’occasion d’être ramené sur la terre ferme par une défaite cinglante. Enfin, pour le Sud aussi cette bataille montra que la guerre ne serait pas une guerre courte et chevaleresque comme l’avait estimé de nombreuses personnes avant la bataille.

Autre impact qu’eut cette bataille, les stratèges du Nord, en droite ligne de la révélation de la fin de la guerre courte, repensèrent leur stratégie globale et c’est ainsi que la stratégie du plan Anaconda devint la ligne directrice de la stratégie fédérale. Pour la mener à bien, un nouvel appel aux volontaires fut lancé par Lincoln dès le 22 juillet, demandant l’enrôlement de 500 000 hommes.[51] Cela s’accompagna par le remplacement du général McDowell, qui bien qu’il n’avait pas fait de fautes tactiques ou stratégiques lors de la campagne, par le général McClellan qui fut rappelé de la Virginie trans-alléghénienne à Washington. De leur côté aussi, les confédérés enrôlèrent de nombreux hommes sous les drapeaux. Enfin, les deux camps unifièrent leurs uniformes et leurs drapeaux de campagnes afin que les erreurs survenues lors de la bataille ne puissent plus se reproduire.[52]

En conclusion, la campagne de Bull Run, qui était détachée des autres théâtres d’opérations en raison de la nature de ses objectifs, fut, pour l’Union, un échec complet – même si on peut dire qu’à un moment donné la victoire ne fut pas si éloignée que cela – essentiellement en raison de l’inexpérience et de l’impréparation des soldats nordistes qui ne furent pas capables de se déplacer suffisamment vite pour utiliser leur avantage numérique, de l’incapacité d’une partie des officiers commandants, tel que Patterson qui ne put retenir Johnston dans la vallée se qui fut probablement le coup fatal porté au plan de McDowell, et de la position défensive favorable dont disposait les sudistes. L’échec de cette campagne força donc l’Union à repenser sa stratégie et à reforger des bases solides en entrainant, équipant et réorganisant mieux soldats et officiers. Cela aura pour conséquence que le Nord ne tentera plus aucune action majeure sur le front de Virginie avant plus ou moins huit mois, c’est-à-dire avant le que le général McClellan n’entame la campagne de la Péninsule au mois de mars 1862.


[1] Nous reviendrons plus en détail sur l’élaboration des stratégies des belligérants dans le chapitre trois.

[2] James McPHERSON, op.cit., page 365.

[3] DOOMS Logan, La stratégie militaire de L’Union durant la Guerre de Sécession: Analyse comparative du Plan Anaconda et de la stratégie de K. Marx et F. Engels, Université catholique de Louvain, Cours de Stratégie et Sécurité, 2011, p. 6. ; James McPHERSON, op.cit., page 363.

[4] Une grande majorité de ceux-ci étaient engagés sous les drapeaux pour une durée maximale de trois mois se qui poussa le gouvernement nordiste à hâter l’action contre le Sud.

[5] FRY James B., « McDowell advance’s to Bull Run », in JOHNSON Robert Underwood, BUEL Clarence Clough, Battle and leaders of the civil war, Century Company, 1887, p. 168.

[6] Idem, page 167.

[7] Ibid. ; John KEEGAN, op.cit., page 119.

[8] James McPHERSON, op.cit., page 364.

[9] Michel LIEGEOIS, op.cit., page 40.

[10] James McPHERSON, op.cit., page 367.

[11] POLAND Charles P. Jr., The Glories Of War: Small Battle and Early Heroes Of 1861, Bloomington: AuthorHouse, 2004, p. 40.

[12] Idem, page 43.

[13] QUARSTEIN John V., MROCZKOWSKI Dennis P., Fort Monroe: the Key to the South, Charleston: Tempus Publications, 2000, p. 40.

[14] Cette bataille, le plus souvent nommée Big Bethel, est parfois appelée Bethel Church ou Great Bethel.

[15] Charles P. Jr. POLAND, op.cit., page 234.

[16] DAVIS William C., Battle at Bull Run: A History of the First Major Campaign of the Civil War, Baton Rouge: Louisiana State University Press, 1977, p. 72.

[17] FLOYD Dale E., LOWE David W., Hoke’s Run, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[18] James McPHERSON, op.cit., page 368.

[19] Ibid.

[20] Ibid.

[21] BALLARD Ted, The First Battle of Bull Run, Washington: Center of Military History of the United States Army, 2007, p. 8.

[22] Ibid.

[23] FLOYD Dale E., LOWE David W., Blackburn’s Ford, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[24] James B. FRY, op.cit., page 168.

[25] Ibid.

[26] Ibid.

[27] Idem, page 170.

[28] James McPHERSON, op.cit., page 370.

[29] Idem, page 372.

[30] Ibid.

[31] Idem, page 370.

[32] Idem, page 372.

[33] Ibid.

[34] Ibid.

[35] Ibid.

[36] Idem, page 373.

[37] Ibid. ; Notons que cet épisode est sujet à controverse car pour certains historiens, le fait que Bee soit mort avant d’avoir pu expliquer le sens de ses propos permet d’envisager la possibilité que celui-ci ne dit pas cela de façon positive mais plutôt comme un reproche envers Jackson qui n’accompagnait pas le mouvement général sudiste en se repliant.

[38] James McPHERSON, op.cit., page 373.

[39] Idem, page 374. ; Notons, que ce n’était pas la première fois que les uniformes posaient problème, une situation similaire avait causé la défaite nordiste à la bataille de Big Bethel.

[40] Ibid.

[41] Ibid.

[42] Idem, page 375.

[43] Une grande polémique traversera alors les élites politiques et militaires sudistes pour savoir sur qui rejeter la faute de la non-exploitation de cette opportunité.

[44] James McPHERSON, op.cit., page 376.

[45] Ibid.

[46] Dans la terminologie sudiste, cette bataille porte le nom de Manassas, ceux-ci préférant nommé les batailles selon le nom de la ville qui leur servait de base alors que les nordistes lui donnaient le nom du point de repère géographique le plus proche.

[47] FLOYD Dale E., LOWE David W., Manassas First, Washington: Civil War Sites Advisory Commission.

[48] James McPHERSON, op.cit., page 374.

[49] Idem, page 377.

[50] Idem, page 378.

[51] Idem, page 379.

[52] Idem, page 373.

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